Dans la tradition hébraïque, le shomer est celui qui veille un mort, éventuellement contre rétribution. Parce qu’il a des soucis d’argent, Yakov accepte de passer la nuit auprès du défunt M. Litvak. Un job peinard pour tout esprit rationnel. Mais Yakov n’est pas bien dans sa tête en raison d’un traumatisme. Au cœur de cette sombre nuit d’hiver, le linceul va forcément bouger – Mme Litvak a d’ailleurs prononcé un avertissement solennel avant d’aller se coucher. Le veilleur va passer de longues heures ténébreuses tandis que le réel se déglingue progressivement.

Keith Thomas, qui signe son premier long métrage, recourt à la grammaire du film d’horreur dans un crescendo bien réglé: les phares du métro qui passent creusent les ombres de la chambre funéraire, les lampes grésillent, un verre d’eau fraîche se change en bourbe noirâtre. Le psychiatre, que Yakov appelle en urgence, prend une voix infernale, son petit frère accuse depuis l’au-delà. Il s’enfuit, mais la douleur le broie tandis qu’il s’éloigne, le forçant à revenir à son poste. Les dernières résistances positivistes s’effondrent, il faut regarder l’irréalité en face: on est en présence d’un mazikeen, démon des mythologies juives qui, invoqué 80 ans plus tôt à Buchenwald, a tourmenté M. Litvak toute sa vie…

Baignant dans une atmosphère sombre, The Vigil séduit par la modestie de ses moyens, son originalité culturelle, la communauté hassidique de New York changeant des prêtres catholiques et de la panoplie des crucifix. Suggéré plus que montré, le mazikeen est inquiétant avec son visage informe, comme de la pâte malaxée et ses immenses doigts boudinés. Dommage qu’un sound design agressif empêche parfois de penser.


The Vigil, de Keith Thomas (Etats-Unis, 2019), avec Dave Davis, Menashe Lustig, 1h29.