Roman

Dans le veld d’Afrique du Sud, deux compères fantasment une maison qui ne tient qu’à un fil

Dans ce roman qui date de 1993, juste après la fin de l’apartheid, Ivan Vladislavic construit une «folie», un édifice de rêve, où l’on peut lire une métaphore de l’Afrique du Sud juste après l’abolition de l’apartheid.

Genre: Roman
Qui ? Ivan Vladislavic
Titre: Folie
Trad. de l’anglais par Aurélia Lenoir
Chez qui ? Zoé, 186 p.

D ans le contexte très sombre et tourmenté de la littérature née de l’apartheid, l’humour corrosif d’Ivan Vladislavic met une note de drôlerie bienvenue. Cet auteur d’origine croate sait débusquer les absurdités du système et de ses séquelles, et souligner les incohérences issues de la mauvaise conscience et de la peur. Dans Le Banc «réservé aux Blancs» , nouvelle reprise dans Les Monuments de la propagande , dans La Vue éclatée ou dans le livre autobiographique Clés pour Johannesbourg (tous parus chez Zoé), son ironie faisait merveille.

Le roman qui sort aujourd’hui en français date de 1993, deux ans après l’abolition du système de ségrégation et à la veille de l’élection de Nelson Mandela. Mais les conflits raciaux en sont absents, le récit se situe à un autre niveau, à la limite du fantastique. Les héros pitoyables en sont de petits Blancs, perdus dans l’immensité du veld. Comme le lumpenprolétariat du splendide Triomf de Marlene van Niekerk (SC du 18.5.2002), le peu qu’ils ont à dire, ils l’expriment en afrikaans, ce créole de néerlandais et de langues natives.

Les Malgas sont de petits-bourgeois tapis dans leur pavillon. Ils se croient à l’abri des agitations du monde dont les échos leur parviennent, débarrassés de toute réalité, à travers l’écran de leur télévision. Le «patron» part le matin gérer le commerce de quincaillerie dont il est le «roi»; la patronne soigne son ménage, et dialogue avec ses bibelots. Ni famille ni voisin à l’horizon. Jusqu’au jour où un inconnu investit le terrain vague qui jouxte leur propriété. Nieuwenhuizen (dont le nom signifie littéralement «Maisonneuve») s’emploie à nettoyer et défricher son petit arpent sous l’œil soupçonneux de la patronne. Le patron, lui, est fasciné et séduit par l’étranger qui joue à Robinson sur sa parcelle: une belle figure de liberté sans doute, solitaire et mystérieux. Il tente de lier amitié avec de petits cadeaux tirés de son fonds de commerce que l’Autre, comme le désigne Madame, accepte en grand seigneur.

Entre les deux hommes naît une étrange relation de maître à esclave. Nieuwenhuizen, le vagabond, souffle le chaud et le froid; à la complicité amicale succède le mépris et l’exclusion. Malgas accepte toutes les brimades, effectue les tâches les plus insensées, développe des arguments absurdes pour se masquer l’imposture à lui-même, Monsieur Bonhomme dans le veld, édifiant son propre bûcher, pendant que son épouse se désole de le voir négliger son commerce, mépriser les repas qu’elle lui prépare et déserter le foyer pour frayer avec l’Autre. Et si ce dernier était un dangereux criminel? Un squatter qui amènera sa «famille élargie»? «Ils vont nous chasser de chez nous. Mettre le volume de leur radio à fond. Errer dans la rue comme des chiens. Arracher les lattes de notre parquet pour faire du feu.»

Malgas n’a cure de ces craintes mesquines. Nieuwenhuizen caresse un plan grandiose et le quincaillier rêve d’accéder à la dignité de «camarade» et de collaborateur de l’œuvre. Mais les voies de l’Etranger sont impénétrables. Il commence par quadriller minutieusement le terrain, puis, avec des clous et de la ficelle, il trace la maison à venir, tout en refusant d’en expliquer le schéma à son voisin, trop buté pour saisir la grandeur du projet.

Et un beau jour, l’Autre congédie son esclave, se retire sous sa tente où il fait le mort. Malgas tente alors de restaurer cette maison de fils et d’en préserver le projet somptueux. A force de privations et de travail, il a une illumination, la maison lui apparaît dans sa splendeur, avec ses étages, ses salles de bains royales, son mobilier baroque, ses terrasses et ses cheminées.

Le roman s’envole dans le fantastique quand, réconciliés, les deux compères, le grand maigre et le petit gros (bien diminué par les épreuves), jouissent de leur gentilhommière dans les airs. Une «folie», donc – en anglais, The Folly – à la fois résidence princière et dérive mentale.

«Au bout de chaque couloir scintillant, ils voyaient leur reflet en pied dans des miroirs et dans de la pierre polie, dans des cloisons de verre fumé et des panneaux laqués, et tous ces témoins silencieux de leur endiguement conspiraient pour donner à Malgas le courage de ses convictions.»

Faut-il lire cette «folie» comme la métaphore d’un pays incapable de construire une «maison» pour ses habitants? Une satire des idéaux petits-bourgeois? Un délire poétique qui donne la parole aux objets et laisse décoller le langage dans des énumérations musicales? Quelle que soit la lecture, Folie est très drôle et cruel, d’une lecture facile, surprenant de bout en bout, jusqu’à la fin apocalyptique ou pathétique, c’est selon.

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Ivan Vladislavic

«Folie»

p. 143

«Tu nous ridiculises, dit-elle, tandisqu’il époussetaitses genoux pleinsde sable sur le pas de la portede derrière. Il débarque de nulle part, et toi, tu l’accueilles à bras ouverts. Tu devrais avoir honte de toi. On ne sait rien de lui. Il n’a pas d’histoire. Tu m’écoutes, oui? On ne connaît même pas son nom»
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