Scènes

Les vendeurs? Des comètes isolées dans leur conquête

A Genève, Elidan Arzoni monte «La grande et fabuleuse histoire du commerce», de Joël Pommerat. Un guide de cynisme appliqué et un ballet de solitudes brisées

Men in grey. Ces jours, le Théâtre du Grütli abrite une armada de vendeurs pour dévoiler les ficelles de leur métier. Mais sans manichéisme. Car, Joël Pommerat, à l’écriture, comme Elidan Arzoni, à la mise en scène, parviennent à rendre attachants ces cinq VRP au destin contrasté. La grande et fabuleuse histoire du commerce, qui se déroule de 1968 à 2018, parle aussi beaucoup des rapports de force au sein d’une équipe. Et, à cet égard, ça valse sévère parmi les cravatés. Un jour en haut, un autre en bas. Elidan Arzoni convainc en maître de ballet.

Le Français Joël Pommerat a sidéré l’audience dans les années 2000 avec des spectacles mêlant l’intime et le public dans une ambiance lynchéenne. Obscurité granuleuse, voix traitées au micro, personnages fantomatiques, rapport décalé à la réalité: plusieurs fois, on est sortis baba de ses tableaux familiaux ou sociaux qui faisaient ressentir l’inconfort plus qu’ils ne l’expliquaient. Depuis une dizaine d’années, l’homme de théâtre est passé à un autre langage, plus direct, moins trafiqué. On en a eu une preuve éclatante, avec ça ira, fresque sur la fondation de l’Assemblée nationale pendant la Révolution française de 1789, que le public genevois a savourée, au BFM, en mai dernier.

Vendre est un mot proscrit

Ecrit en 2011, La grande et fabuleuse histoire du commerce appartient à ce nouvel élan. La pièce dépeint de quelle manière des marchands de porte-à-porte vendent sans scrupule des articles aussi chers qu’inutiles à des clients crédules. En 1968 ou 2018, même doxa: jamais un bon vendeur ne doit parler de vente à un client. Il l’aide, comble un manque, lui rend service. Seule différence en cinquante ans, l’article proposé. Le pistolet d’alarme de 1968 est devenu, en 2018, un «Guide universel des droits sociaux de l’être humain»… Comme si le vendeur contemporain se rachetait une vertu en offrant du sens. Le comble de l’indécence?

Sauve qui peut

Là où Joël Pommerat nuance son réquisitoire, c’est que ses VRP flottent, naviguent à vue, prennent l’eau de toutes parts. Problèmes de famille, de rendement, de loyauté, rien ne va plus au royaume des bonimenteurs. Cet aspect «sauve qui peut» est très bien rendu dans la mise en scène d’Elidan Arzoni. Les seniors Pietro Musillo, Marc Mayoraz, Thierry Roland et Elidan Arzoni et le junior Anthony Candellier ont beau former une équipe sur le papier, ils sont toujours disposés loin les uns des autres sur la moquette pourpre, comme autant de comètes isolées dans leur conquête.

Ils se parlent, se défient, s’énervent, oui, et on rit beaucoup de leurs emportements révélant leur égarement. Mais jamais ils ne se touchent, ou alors à travers des contacts stéréotypés. Un rire hystérique est immédiatement interrompu, ici. Une tentative de connivence est brisée, là. Aujourd’hui, encore plus qu’hier, conclut le spectacle, il y a peu de place pour la spontanéité et la solidarité dans l’univers impitoyable du marché.


La grande et fabuleuse histoire du commerce, jusqu’au 28 janvier, Théâtre du Grütli, Genève, www.grutli.ch

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