Revue de presse

Au Venezuela, «tout est possible dans le plus pauvre des pays riches de la Terre»

La question de l’ingérence étrangère dans la crise qui sévit à Caracas entre un président légal et un autre, plus légitime, divise les éditorialistes

Alors qu’expirera dimanche prochain l’ultimatum lancé par des pays européens «menaçants mais prudents» – résume le site Touteleurope.eu – pour l’organisation d’élections libres au Venezuela, le président autoproclamé, Juan Guaido, 35 ans et chef du parlement, appelle à deux nouvelles manifestations, mercredi et samedi, pour faire basculer l’armée, principal soutien du président élu Nicolas Maduro, et accompagner cet ultimatum.

Partout, dit-il, «nous descendrons dans les rues […] pour exiger des forces armées qu’elles se mettent du côté du peuple» et demander «l’ouverture d’un canal humanitaire pour recevoir l’aide» internationale, indique le journal vénézuélien El Carabobeño. Cette aide dont le pays aura d’autant plus besoin «si l’odieux régime devait s’écrouler», selon The Economist.

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Six pays européens (Espagne, France, Allemagne, Royaume-Uni, Portugal, Pays-Bas) ont en effet donné samedi à Nicolas Maduro huit jours pour convoquer des élections, faute de quoi ils reconnaîtront Juan Guaido , comme président à sa place, lui qui est déjà soutenu par le président Trump, le Canada, l’Australie, Israël et la plupart des pays d’Amérique latine. De même que par l’attaché militaire de Caracas à Washington, pour qui «il y a un mécontentement absolu» de la part de soldats qui «n’ont pas assez d’argent pour nourrir leur famille; il y a donc plus de chances que jamais que certains se lèvent».

Mais les gestes politiques posent évidemment la question de l’ingérence extérieure dans les affaires vénézuéliennes. Ce «bras de fer diplomatique entre Trump et Maduro», qui accuse les Etats-Unis «d’inciter Juan Guaido à perpétrer un coup d’Etat», dure depuis plusieurs jours déjà, explique Courrier international. Pendant ce temps-là, «Washington tente de convaincre l’Organisation des Etats américains de reconnaître le président par intérim» et a demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, qui s’est contenté pour l’heure de parler d'«une source de grave préoccupation».

D’ailleurs, plutôt que de «rappeler tous les employés de leur ambassade» comme l’a exigé Maduro la semaine dernière, «les Etats-Unis ont simplement ordonné le départ du personnel «non essentiel» de leurs missions diplomatiques», note le Washington Post. Ce, alors que le leader en place a rappelé la légitimité dont il disposait et sa haine des Etats-Unis dans une interview donnée à CNN Türk:

«Pour tenter de fissurer la loyauté de l’armée», Guaido a de plus «offert dimanche l’amnistie aux militaires et fonctionnaires acceptant de le soutenir». «C’est la stratégie la plus prometteuse», aux yeux de la Süddeutsche Zeitung (SZ), moins expéditive qu’«une invasion menée par les Etats-Unis avec le soutien du Brésil» qui «serait le pire», le Venezuela n’ayant «pas besoin d’une guerre à l’issue imprévisible». C’est aussi l’avis du Guardian et de beaucoup d’autres médias, notamment relayés par Facebook. Ce, même si le quotidien ABC, en Espagne, juge qu’on assiste à «la fin d’un régime totalitaire, corrompu et pervers, fondé il y a presque deux décennies par le brillant militaire Hugo Chavez, à la mort duquel un bon à rien incapable du nom de Maduro a voulu reprendre le flambeau»…

Alors, une «négociation»? Elle «permettrait à Maduro et à son entourage de reprendre leurs billes en bonne et due forme», juge la SZ, mais son autocratisme rend le scénario très improbable, lui qui, dimanche, «paradait aux côtés des troupes lors d’un exercice militaire». Il «dénonçait une nouvelle fois un coup d’Etat» fomenté par des puissances étrangères, rapportent, photos à l’appui, les Ultimas Noticias de Caracas et le magazine Panorama, qui dit, lui, que l’Assemblée nationale préparait la rébellion «depuis des semaines».

Des avis assez tranchés

De son côté, la Russie, on le sait, juge le sujet «interne» au Venezuela: «selon un schéma bien connu», «les Américains excellent dans l’art de provoquer tout d’abord une crise financière et économique pour réduire la population à la misère, et, par voie de conséquence, causer son mécontentement», disent les Izvestia. Mais «les commentaires des éditorialistes illustrent à quel point les avis sur ce conflit sont partagés», selon le site Eurotopics, qui a fait le tour de quelques grands titres de la presse européenne. The Economist, par exemple, «appelle l’Occident à serrer les rangs» autour de Guaido.

Mais sur un blog turc aligné sur Moscou qui n’est pourtant pas fondamentalement pro-Maduro, on lit que «plus qu’un putsch unique en son genre, l’initiative du président américain ressemble beaucoup à une intrigue internationale» et qu’il n’incombe «ni à Trump ni à toute autre puissance de changer la situation, autrement dit d’apporter la démocratie». Alors pourquoi la Maison-Blanche s’immisce-t-elle? Réponse de La Repubblica, à Rome: «Pour échapper au piège du shutdown et à l’avancée lente et impitoyable des enquêtes judiciaires» qui visent Trump.

Pourtant, sur le portail d’information brésilien Terra, la responsable de l’antenne de la Deutsche Welle en Amérique latine est inquiète: «Tout est possible dans le plus pauvre des pays riches de la Terre. Un autre «printemps arabe» avec toutes les conséquences qu’on connaît. Un bain de sang. Ou encore l’arrestation de Guaido, la fin des manifestations et le retour à la pénible résignation de ces derniers mois.»

Reste ce dilemme diplomatique: «Le soutien ostensible des Etats-Unis est une épée à double tranchant», car «toute aide venant des Etats-Unis apporte de l’eau au moulin des chavistes purs et durs qui entourent Maduro et ne fait qu’entretenir la légende selon laquelle la situation actuelle du Venezuela est entièrement due à la guerre économique menée par les Etats-Unis».

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