Beaucoup d'applaudissements et quelques sifflets ont accueilli, hier matin, le très attendu Dogville de Lars von Trier, de loin, à ce jour, le film le plus étonnant, radical et raffiné de la compétition. Le cinéaste danois peut-il espérer une seconde palme d'or après Dancer in the dark en 2000? Peut-être trop expérimental pour la récompense suprême, le film devrait cependant figurer en bonne place du palmarès tant il réussit à réconcilier littérature, théâtre et cinéma, à revenir aux sources de chacune de ces traditions tout en inventant quelque chose de nouveau, en tout cas de «jamais vu ensemble». Lars von Trier, qui adore fabriquer des concepts, lui a déjà donné un nom: le cinéma fusionnel.

Esthétiquement ambitieux, «Dogville» peut aussi se lire comme un pamphlet contre l'Amérique. Non pas la réelle – Lars von Trier n'y a jamais mis les pieds – mais l'Amérique telle qu'elle aime se représenter aux yeux du monde et d'elle-même, notamment à travers son obsession de la moralité et la supériorité condescendante avec laquelle elle l'exprime. Cette «arrogance» devient même l'enjeu d'une discussion philosophique extrêmement drôle entre un Parrain et sa fille, conversation à moult rebondissements qui déterminera l'issue du film.

On entre dans Dogville comme dans un moulin puisque ce village imaginaire situé dans les Montagnes-Rocheuses n'existe pas. Plus proche de la convention théâtrale que cinématographique, le décor du dernier film de Lars von Trier se réduit à une carte géographique, un grand dessin au sol, une sorte de marelle géante agrémentée de quelques accessoires – une machine à coudre, un lit, un meuble à médicaments, un tableau noir etc. Il faut la foi des enfants pour croire que ce carré de craie est une école, cette cloche une église et le mot «dog» écrit par terre un chien qui aboie. Pourtant, passé le premier effet de surprise, ce huis clos tourné sur un plateau unique fonctionne très bien. Il permet, au-delà de la prouesse stylistique, de dire quelque chose d'immédiat sur cette petite communauté isolée et pauvre: son absence d'intimité et le contrôle permanent que chacun exerce sur les autres pour assurer la cohésion du groupe.

C'est dans ce village de poupées où vivent à peine quinze âmes – mais incarnées par autant de stars, de Lauren Bacall à Ben Gazzara – que débarque un matin Grace (Nicole Kidman), une fille en col de renard et mains d'albâtre, poursuivie par des gangsters qui veulent sa peau. Encouragés par Tom (Paul Bettany) qui s'est érigé en conscience du village, les habitants consentent à cacher la fugitive. En échange, Grace s'engage à travailler pour eux. Lorsqu'un avis de recherche est lancé contre elle, les habitants s'estiment en droit d'exiger quelques compensations, qui sexuelles, qui salariales. A ses dépens, Grace apprend que la bonté est toute relative et que le pouvoir donné aux gens sur un individu finit toujours par les corrompre. Heureusement pour elle, elle a conservé un secret qui fera regretter leur lâche cruauté aux habitants de Dogville.

Si le décor métonymique et le jeu des acteurs renvoient à l'univers du théâtre, et plus particulièrement à celui de Brecht, la voix off du narrateur emmène le film du côté de la littérature, du feuilleton, du conte. Lars von Trier dit qu'en écrivant les neuf chapitres et prologue de Dogville, il avait en tête Winnie l'Ourson, dont chaque scène est introduite par une ou deux phrases qui annoncent ce qui va suivre – la référence peut surprendre mais on est scotché comme un enfant à ce récit dont on veut absolument connaître la fin. Le ton du narrateur est plutôt ironique et le film met un point d'honneur à nous tenir à distance des émotions, à nous laisser le libre arbitre de ce que l'on voit et entend: il est davantage un jeu philosophique, une leçon de morale par l'absurde qu'une fresque lyrique sur l'Amérique des années 20.

Dans la trilogie «cœur d'or» (Breaking the waves, Les Idiots et Dancer in the dark), les héroïnes de Lars von Trier se sacrifient toutes pour le bien de leur communauté. Grace est de la même eau qu'elles, acceptant de porter sa lourde roue et de jouer les boucs émissaires, avant de choisir de se révolter. Sa vengeance s'exprimera alors de manière très cinématographique, à travers deux genres typiquement américains: le film de gangsters et le western. Sans pitié pour la glorieuse mythologie américaine, le final de Dogville réexpédie ses armes à l'expéditeur sans mot d'accompagnement, sinon la chanson de David Bowie Young Americans.