Observer une photographie de plaine brumeuse et la trouver triste à mourir. Lire la légende de l’image et se souvenir que quelque 16 000 hommes ont perdu la vie à cet endroit précis, le 2 décembre 1805. Austerlitz donc. Ou rêver devant une mer bleu marine et sa plage caillouteuse, puis découvrir que l’île se nomme Guadalcanal. Yan Morvan publie une somme de paysages aux éditions Photosynthèses, dont les noms évoquent une violence qui n’apparaît plus sur les images. Valmy, Trafalgar, Diên Biên Phu se résument dans son objectif à des terres sans agitation ni habitants. 430 photographies pour rappeler autant de lieux meurtris, d’ex- «Champs de bataille». 4,460 kg: le poids de la mémoire face à la résilience du territoire.

La démarche, évidemment, n’est pas nouvelle. Aux prémices du médium, la lenteur et la lourdeur du matériel obligeaient les photographes à se concentrer sur les ruines plutôt que les conflits. Puis, de la guerre d’Espagne au Vietnam, Capa, entre autres, impose la figure du reporter au cœur de l’action. Depuis les années 1990 et les guerres américaines aux images ultra-contrôlées, depuis que les combattants eux-mêmes prennent des clichés avec leurs Iphones, depuis que l’on trouve moins de sens à mourir pour couvrir un conflit ou depuis que la photographie documentaire se fait plus plasticienne, le champ de «l’aftermath photography» a émergé.

Nathalie Herschdorfer lui consacrait un passionnant ouvrage fin 2011, «Jours d’après» (Ed. Thames & Hudson). A l’intérieur, Christian Schwager y présentait ses jolies forêts bosniaques, théâtres de massacres quelques années plus tôt. Dans une démarche comparable à celle de Yan Morvan, mais concentrée sur l’Europe seulement, Peter Hebeisen y alignait des vues de Stalingrad, Verdun ou Londres. Plus récemment, on a vu aux Journées photographiques de Bienne les cratères laissés par les bombes de la seconde guerre mondiale en Allemagne, photographiés comme des paysages romantiques par Henning Rogge. Mais revenons à Yan Morvan et à ses vues frontales, sans esthétisation, glanées au cours des dix dernières années.

Samedi culturel: Comment se lance-t-on dans un tel projet?

Yan Morvan: Passionné d’histoire, j’ai commencé à travailler sur les sites méditerranéens dans les années 1990, comme Carthage, Massada, Jérusalem. Mais j’ai très vite arrêté, faute de temps et de moyens. En 2003, j’ai acquis une chambre en bois à Los Angeles, qui me faisait rêver depuis longtemps. Lorsque Corbis m’a proposé, l’année suivante, de faire quelque chose autour des 60 ans du débarquement en Normandie, j’y ai vu l’occasion de l’utiliser. J’ai photographié une douzaine de sites et l’agence n’a vendu aucune image, mais j’ai senti que je devais continuer.

Pourquoi?

J’ai longtemps fait du champs de bataille, du vrai. Le problème est comment communiquer sur la folie de la guerre, car c’est un acte de démence totale. J’ai fait des tas de photos, notamment comme correspondant pour Newsweek, certaines ont été primées, mais cela reste très graphique, coloré, un peu épopée et peintre de batailles. Là au contraire, il ne se passe rien, il n’y a personne. Cela permet de ressentir la profondeur et la présence des choses. Ce sont des lieux où des gens sont morts. Tout devient important pendant la guerre, la texture, la couleur de la terre… parce que votre survie dépend de l’environnement. Les images à la 20-25 rendent cette fascination pour le détail.

Comment choisissez-vous les lieux?

Je collectionne les livres d’histoire depuis que j’ai huit ans, cela m’offre beaucoup de matière. Et je saisis les opportunités lors de mes voyages. Il y a tout un tas de batailles inconnues mais importantes, parce que d’elles découle l’Histoire. Par exemple, celle de Sadowa qui a conduit à la première Guerre mondiale qui a conduit à la deuxième. Les guerres amérindiennes sont également importantes parce qu’elles montrent comment les Européens ont réussi à conquérir tout un continent, avec ce que cela implique. Le financement du projet m’a permis de repousser les frontières. En 2011, j’ai rencontré Vera Michalski et Marco Zappone, fondatrice et directeur artistique des éditions Photosynthèses. Ils ont décidé de me soutenir et je n’ai fait que ça ces trois dernières années. J’ai une chance incroyable, c’est réellement du mécennat. Le livre coûte très cher à fabriquer, l’éditeur ne gagne pas d’argent. Si ce premier «Champs de bataille» intéresse, j’aimerais me lancer dans le deuxième. Ce travail sera exposé à Arles l’été prochain.

Y’a-t-il des points communs entre ces sites?

J’ai tellement lu et imaginé avant d’arriver quelque part que je ne suis pas un bon témoin. Je cherche la paix, une forme de communion avec la mort. J’y trouve un côté religieux. Je me suis retrouvé avec des combattants de première ligne; ils savent qu’ils vont mourir, c’est forcément solennel et c’est ce que je veux retranscrire.

Des plaques commémoratives figurent-elles sur les lieux?

Parfois oui, mais il faut souvent chercher les sites et cela fait partie de mon plaisir. Certains noms mythiques sont en réalité de petits coins. L’Alma par exemple, est un ruisseau de 50 centimètres de large!

Comment photographie-t-on les champs de bataille endormis après avoir été sur le front?

Mes dernières images de guerre remontent au Kosovo en 1999 et je n’en pouvais plus de cette trivialité. Avec ce travail, j’espère redonner de la noblesse à la guerre, rendre un hommage aux morts de ces batailles. Il n’y a plus de grands sentiments dans la boucherie, on ne pense qu’à survivre. Au départ pourtant, il y a souvent une communauté de foi et de croyance. J’ai donné dans la boucherie, je me consacre désormais aux grands sentiments. Le sacrifice est estimable, même celui des djihadistes finalement.

Le travail à la chambre permet-il de dépasser l’émotion?

Oui, évidemment. La chambre permet de sortir du spectacle mais aussi d’être au plus près de la terre, comme les soldats en pleine action. Il y a souvent un premier plan un peu flou dans mes images car le militaire regarde toujours au loin pour savoir d’où va venir le tir. «Champs de bataille» est un livre sur la guerre sans action, cela oblige à réfléchir.

A lire. Yan Morvan: Champs de Bataille, éditions Photosynthèses, 660 pages, 430 images. 26 x 32 cm (30 x 37,5 cm pour l’édition luxe), novembre 2015.