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«Turned Upside Down, It’s a Forest», pavillon japonais de la 57e Biennale de Venise.
© Francesco Galli/Biennale de Venise

Exposition

A Venise, la 57e Biennale défend un autre temps pour l’art

Christine Macel, conservatrice en chef au Musée national d’art moderne, à Pompidou, depuis 2000, a baptisé son exposition «Viva Arte Viva». Elle affiche ainsi un discours plus volontaire et optimiste que celui d’Okwui Enwezor en 2015

Viva arte viva arte viva… Les mots s’enchaînent au début du catalogue, comme une litanie pour convaincre les cieux ou comme un collier de perles, une rouge, une bleue, une rouge, une bleue… Transes chamaniques et travaux manuels, en particulier les travaux d’aiguilles, sont en effet à l’honneur dans cette exposition hors normes curatée pour la 57e Biennale de Venise par Christine Macel. En gros, plus de Marx qui tienne pour secouer le libéralisme, place au temps libre et à l’oisiveté, aux transes et à la couture pour se donner les moyens d’agir contre les malheurs du monde. Ainsi, si la lecture du Capital avait servi de fil rouge sur toute la durée de la 56e Biennale, c’est cette fois une «tavola aperta», des repas partagés avec les artistes tout au long de cette édition, qui donne le ton. Et les livres référentiels se sont multipliés, puisque Christine Macel a demandé à chaque artiste de lui en citer trois.

Avec 120 artistes à découvrir – 103 n’ont jamais été montrés à Venise – dans le Pavillon central des Giardini, à l’Arsenal et jusqu’au Giardino delle Vergini, le parcours se déploie en neuf thématiques. Ce qui donne parfois un aspect un peu bien rangé contraire à cette ode à la liberté de l’art. Viva Arte Viva, disait-on. Mais en fin de comptes, celui-ci déborde heureusement assez largement de ces cases, nommées «pavillons», une manière douce de critiquer la tradition toujours bien en place des Pavillons nationaux.

L’artiste au lit

On commence donc au milieu des Giardini avec le Pavillon des artistes et des livres. Et l’on y découvre une foultitude d’artistes au lit! Non, rien de sexuel ici. Juste un éloge de l’otium, tel que le défendait Franz West se souvenant de ses cours de latin (Mihi otium est/mon temps oisif, libre, m’appartient). A aligner ainsi les images d’artistes au lit, photographiés, dessinés… (Mladen Stilinovic, figure de l’art conceptuel yougoslave dès les années 1970, le couple kazahk Yelena et Viktor Vorobyev, la Californienne Frances Stark…), Christine Macel veut ainsi redonner sa place à l’otium face au negotium auquel il est toujours opposé, c’est-à-dire défendre la fécondité du loisir contre la course à la productivité.

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Comme quoi, si Marx n’est plus nommé, le politique a toujours sa place, plus directement repris en main par les artistes. D’ailleurs, les coloriages d’Edi Rama, artiste et premier ministre albanais, sont éloquents. Ses mains, explique-t-il, dessinaient sans qu’il en ait vraiment conscience durant les conseils de ministre et autres négociations. Il a compris que cette pratique au départ totalement involontaire était source d’apaisement et l’aidait dans ses prises de décisions. Il a ensuite décidé d’en faire un papier peint et donc une œuvre d’art, en conscience.

Au-delà du lit, l’atelier est ici ausculté, dans sa plus grande diversité. Cela va de la paisible bibliothèque de matériaux et d’œuvres, parfaitement rangés, de l’Emirati Hassan Sharif, décédé l’an dernier, aux groupes de réfugiés d’Afrique et du Moyen-Orient qui papotent et chantent en construisant les Green Light d’Olafur Eliasson. Cet atelier artistique et social, développé à Vienne et à Houston en 2016, est repris à Venise sur toute la durée de la biennale. L’artiste souhaite ainsi montrer les valeurs d’un travail collaboratif pour approfondir la question des migrations.

Performance en mer

Dans cette section, on trouve aussi les grandes et belles séries d’affiches déformées des Biennales des années 1960 réalisées par Raymond Hains et la vidéo de Taus Makhacheva. Un funambule passe d’une montagne à l’autre sur son fil, équilibrant ses pas avec les toiles (des copies) des collections du Musée du Daghestan, figurant ainsi leur fragilité. La jeune artiste russo-daghestanaise effectue aussi une performance quotidienne pendant la biennale au large des plages du Lido, née de récits fantastiques qu’elle a récoltés auprès de pêcheurs illégaux d’esturgeons en Caspienne.

A chacun de trouver son rythme de visite, et ce n’est pas toujours évident, au fil des thématiques développées par Christine Macel. Nous donnerons simplement ici quelques moments forts. Ainsi, à l’enseigne des peurs et des joies, des grands dessins de femmes de Kiki Smith, sur des feuilles de papier de riz, semblent émerger toute une conscience de l’histoire de la féminité.

Les travaux de couture évoqués plus haut se concentrent dans le Pavillon des couleurs et dans celui pensé autour des notions de communauté, de monde commun, qui nous font plonger dans l’art des années 1960-1970. Une large place est faite à l’Italienne Maria Lai (1919-2013) qui, au long des décennies, a tiré fils et rubans sur tous les supports, à toutes les échelles, traçant des cartes de géographies, cousant des livres, parcourant les paysages. Son travail le plus connu, l’intervention environnementale Se lier à la montagne (1981), est d’ailleurs aussi évoqué à la documenta.

Franz Erhard Walther, Lion d’or

Ce recours à la couture, au tissu, est en partie lié aux femmes, et à leurs tentatives de trouver leur place dans un monde artistique très masculin. C’est une autre histoire que celle de Franz Erhard Walther, nommé par le jury Lion d’or de cette exposition. Le grand ensemble déployé dans l’Arsenal est à la fois imposant et à dimension humaine, puisque conçu pour qu’on puisse se glisser dans ces sortes de hautes boîtes en tissus colorés. L’action est même nécessaire à l’œuvre. Si elle a lieu lors de performances orchestrées plutôt que par les visiteurs de passage, ces derniers apprécieront tout de même cette manière élégante et forte de rejouer l’art sculptural et pictural. Rappelons que Franz Erhard Walther est un artiste phare du Mamco de Genève, défendu aussi par une galerie voisine, Skopia.

Toujours dans cette recherche du commun, on retrouve aussi la grande prêtresse des rituels chorégraphiés, Anna Halprin, avec une vidéo de Planetary Dance que des foules reprennent depuis une trentaine d’années chaque été un peu partout autour du monde. En vidéo encore, Atrato, de Marcos Avila Forero. On y voit un groupe d’Afro-Colombiens, femmes et hommes, reprendre une coutume ancienne qui consiste à battre des paumes et des avant-bras la surface de la rivière. Mais dans cette contrée où la violence règne, les sons percussifs, au lieu d’être simplement libératoires et festifs, rappellent aussi les balles et les explosions.

Pavillon des chamans

Encore au-delà des danses participatives, le Pavillon des chamans regroupe des artistes qui revendiquent une vision curative de l’art, à la manière du Brésilien Ernesto Neto, qui travaille avec des Indiens Huni Kuin. Mais les propositions de ce pavillon ne prennent pas sens dans les visites forcément hâtives d’une exposition aussi énorme. Si l’on y trouve de l’intérêt, il faudra une demi-journée spécialement pour pénétrer ces univers spirituels.

Du temps, on en prendra aussi un peu pour les divas de la chanson orientale au milieu de l’Arsenal. Les voix d’Oum Kalthoum, Warda al-Jazairia, Simone Tamar et les autres font vibrer les grains de couscous, dessinant des formes géométriques harmonieuses et fascinantes. Cette installation de Kader Attia, qui inclut sa documentation, est inspirée des travaux du compositeur et physicien allemand Ernst Chladni au tournant du XIXe siècle. Le plaisir des sens, en conscience.


Un tour du monde express dans les Pavillons nationaux

Nous avons déjà présenté le Pavillon suisse et le beau film de Teresa Hubbard et Alexander Birchler sur l’amour américain de Giacometti. Nous avons aussi évoqué Studio Venezia, douce cathédrale de bois de Xavier Veilhan au Pavillon français, avec sa programmation musicale, que Christian Marclay a conçue avec des Vénitiens: plus d’une centaine d’artistes au plus près des visiteurs jusqu’en novembre. En face, au Pavillon allemand, les performances menées par Anne Inhof, ont reçu le Lion d’or. Mannequins au regard figé, dobermans…, nous n’en avons vécu que des bribes, suffisantes pour saisir la froide violence des séquences.

Au Pavillon japonais, Takahiro Iwasaki, qui fut pour nous une magnifique découverte à la Biennale de Lyon 2009, sculpte toujours, avec du fil amidonné, des bouts de plastique, de frêles architectures posées sur des tissus, des sacs-poubelle chiffonnés, ou sur le coin d’un balai, comme abandonné dans un coin avec sa serpillière. Il construit ainsi des paysages, qu’on ne conçoit que selon certains points de vue, travaillés par le souvenir des catastrophes de Hiroshima, sa ville, et de Fukushima. Ses sculptures de bois, des pagodes et leurs reflets, flottent dans l’air, énigmatiques.

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Dans la lignée militante des intellectuels noirs américains

Mark Bradford, star de l’art contemporain, inscrit dans la lignée militante des intellectuels noirs américains, fait entrer les visiteurs du Pavillon américain par une porte de côté, l’entrée principale étant encombrée de graviers et de déchets. Rien du «Make America great again». En tout cas pas selon la conception de l’actuel président. Car il y a de la grandeur dans ce travail, à la fois abstrait et chargé de références, notamment à Héphaïstos, dieu forgeron, dieu des artistes, chassé de l’Olympe pour sa laideur. Sur de larges toiles, ou sculptural, envahissant, il est notamment fait de papiers trempés, déchirés, blanchis ou noircis. C’est à la fois chaotique et cosmique. Et l’artiste a développé sur plusieurs années en parallèle des ateliers avec les prisons vénitiennes.

L'art, passeport imaginaire

A l’Arsenal et alentours, l’exposition de la Roumaine Geta Bratescu résume une carrière longtemps étouffée par la dictature. Mais quelle grâce! Il semble que la dame, 91 ans, continue d’œuvrer. L’art lui a servi de passeport de l’imaginaire. C’est aussi un passeport tout à fait poétique, doté d’un visa universel, que délivrent de petites douanes installées un peu partout. Mais pour cette première participation tunisienne à la Biennale, aucun nom d’artiste n’apparaît. L’art peut-il donc être anonyme?


57e Biennale de Venise, jusqu’au 26 novembre.

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