Le thème de Venise, la manière dont les peintres l'ont traité, du XVIIIe au début du XXe siècle, le choix de points de vue typiques, stéréotypés, sur le Palais des Doges et sur le Grand Canal ou la mise au jour de motifs moins éculés, tout semble paradoxal dans l'exposition automnale à la Fondation Beyeler. Un thème convenu qui implique la recherche de solutions nouvelles. Une manière pittoresque, correspondant à une réalité pittoresque, qui a néanmoins, pour cette raison même, constitué pour les artistes concernés, à l'aube de la modernité, un véritable défi. Au point que Claude Monet lui-même, non un jeune peintre alors, mais un maître expérimenté, s'est dit dans un premier temps incapable de travailler, le souffle coupé devant le spectacle offert par la cité des Doges: «Trop beau pour être peint.» Quant à Renoir, pas dupe, il s'est amusé de se retrouver en rang d'oignons avec d'autres amateurs de monuments et de reflets sur l'eau.

Limitée aux toiles et travaux sur papier de douze peintres, l'exposition commence, comme un rappel historique, par deux salles dédiées aux vedute des plus célèbres représentants du genre au XVIIIe siècle, Canaletto et Guardi. Du premier, notamment, une extraordinaire scène nocturne, à la fois sombre et brillante, relevée de détails vivement colorés, ou encore de ces vues de la place Saint-Marc, où les ombres arrangées à la guise du peintre semblent si naturelles et contribuent à rendre aux architectures leur netteté, dans une atmosphère transparente. Le second, Francesco Guardi, intensifie les ciels, dramatise les compositions, du fait d'une touche plus nerveuse. Il rapproche également sa vision, pénètre les arches et les venelles, observe le jeu des chiens ou des enfants.

Mais c'est la salle suivante, celle de Turner, qui apporte le véritable changement - qui conduira à la modernité impressionniste de Whistler, Sargent, Redon, Manet ou, point d'orgue habituel en ce lieu, Monet. Néanmoins, aucune des 150 œuvres montrées, dont 80 peintures, n'appartient à la Fondation Beyeler, une première dans les expositions que celle-ci organise. Tout est prêté, par plus de 70 institutions et privés, de l'Europe aux Etats-Unis et jusqu'au Japon. C'est dire le caractère prestigieux de cette manifestation qui, à l'aube de la Première Guerre mondiale, décline les manières de dire adieu à une certaine image, romantique, romanesque, de Venise.

Réticent, Claude Monet a attendu l'âge de 68 ans pour se rendre, en compagnie de sa femme Alice, à Venise, lieu des lunes de miel. L'amateur de nymphéas s'est enfin laissé attirer par la «ville nénuphar», selon la formule de Paul Morand, et, passé le premier effroi devant une réalité qui dépasse les attentes, il a en deux mois mis en chantier un nombre important de tableaux, qui seront achevés dans l'atelier de Giverny. La Fondation Beyeler a réuni les pièces majeures de ce cycle, où la présence de l'angle d'un quai, d'un ponton qui barre l'image ou de reflets plus captivants que la façade dont ils sont le miroir apporte la touche de génie. Les versions successives du Palais ducal non pas vu, mais aperçu à travers une atmosphère vibrante et chatoyante, sont les pièces de résistance de cette série.

L'irréalité d'un conte

La même année, 1908, et au même âge, Odilon Redon, présent pour la deuxième fois à Venise, réalise des croquis qu'il parera, une fois rentré au bercail, des couleurs de son imaginaire. Des caractéristiques de Venise ne subsistent que ces dorures orientales qui contrastent avec les verts aqueux, dans de petits tableaux d'une densité et d'une profondeur étonnantes. Séduit par la patine littéraire de la cité, telle que Lord Byron, avant Thomas Mann, Henry James ou Rilke, a commencé à la susciter, ­Redon se sent «dans l'irréalité d'un conte. Un conte fait de choses mortes et belles.» On pourra s'étonner que les impressionnistes, dès 1874 en la personne d'Edouard Manet, aient fait le choix de Venise, eux qui défendaient une peinture pure. Ceux qui ont pourtant cédé au charme, au sens fort du terme, se sont évertués, avec plus ou moins de bonheur, à dégager la cité des voiles sentimentaux qui l'enveloppaient.

Manet y est très bien parvenu, même s'il n'en a rapporté que deux toiles, toutes deux présentes à Riehen. Non des images d'ensemble, mais un regard à fleur d'eau, un angle de vision presque cinématographique, qui accorde toute leur importance au dialogue entre le blanc et le bleu, aux touches de couleurs qui agitent le canal et à cette bête noire en équilibre instable qui figure une gondole. Un artiste que la Cité des Doges n'intimide pas, c'est bien John Singer Sargent, qui est né à Florence en 1856, a étudié à Paris, s'est installé comme portraitiste à Londres et a réalisé des décorations murales à Boston. Cosmopolite, Sargent, qui parle l'italien, fait de nombreux séjours à Venise, où il peint pas moins de 180 toiles et aquarelles.

L'approche, en effet, est dénuée de tout a priori. Ce qui fascine Sargent à Venise, ce sont les gens. Petites et grandes gens, la noblesse des salons, et quels salons, emplis de miroirs noirs et de verroterie, et de têtes chenues, les musiciens des rues, les femmes au long châle et les mauvais garçons. Le tout, les attitudes, le calme des rues sans véhicules, l'espèce de nonchalance propre à la ville, est rendu d'un pinceau souple et décidé. Les aquarelles de l'Américain, grâce au jeu flottant mené par le blanc du papier, grâce au sentiment de l'eau qu'évoque cette technique, restituent l'idée de passants, de gondoliers, de pierres et d'eaux qui coulent doucement leurs jours. James Whistler aussi exécute à Venise des pastels et des gravures originales, qui escamotent les cadrages habituels pour se pencher sur les arrière-cours, les portes dérobées, les arcades et les ruelles, et même les mendiants. Et puis l'eau, sensible, sinon visible, partout, qui imprègne les murs et lance des reflets tous azimuts, reflets juste esquissés au moyen de quelques taches passées à la craie.

Entre nuages et mer

Plus sage, fidèle aux théories de la couleur qu'il a adoptées, Paul Signac, au début du XXe siècle, observe les bateaux de Venise, toutes sortes de bateaux, aux voiles multicolores. Heureux, il donne naissance à une féerie néo-impressionniste, où la Giudecca apparaît comme en rêve, entre nuages et mer, parmi les mâts qui rythment les compositions. On ne saurait aborder les représentations de Venise sans illustrer la place croissante qu'y a occupée la photographie. Des vues anciennes, prêtées par la collection Herzog de Bâle, apportent ce complément, qui trouve un écho contemporain avec les propositions de deux plasticiens. Ces travaux sur la Venise actuelle sont signés Vera Lutter, qui offre de la ville une version en négatif, et David Claerbout, qui joue avec les habituels repères d'une cité, ses bâtiments les plus célèbres, pour mieux nous dépayser en nous en privant par surprise.

A l'autre pôle de l'exposition, les tableaux, et dessins en couleurs, de William Turner aussi, un peu moins de deux siècles plus tôt, nous font peu à peu perdre nos repères – ils glissent tout doucement dans une brume ­dorée – tout en ne cessant d'évoquer avec insistance la réalité vénitienne: sa lumière propre. Un premier tableau, daté de 1833, reflète encore fidèlement la topographie de la cité lagunaire et l'art de Canaletto. Sauf que les reflets y ont acquis une brillance presque anormale. L'artiste se spécialise dans les teintes du matin, d'un vert pâle, et dans celles du soir, plus mordorées, il affine jusqu'à leur squelette les silhouettes des églises et des palais, remplit des carnets entiers d'esquisses très rapides et de notations.

Célébrée à l'aube du XXe siècle comme la ville décadente et putride par excellence, Venise trouve chez les futuristes une improbable défense. La guerre vient confirmer ces hypothèses fin de siècle, sans tuer définitivement le tourisme, comme on le sait. Des peintres continuent d'exécuter des œuvres dans le décor vénitien, ainsi de Giorgio De Chirico, d'Oskar Kokoschka ou d'Albert Marquet, mais, tel est le credo de Martin Schwander, commissaire de l'exposition, ils ne modifient guère ce faisant l'image de Venise, et ne le tentent sans doute pas. Les compositions élégiaques de Monet, exposées à Paris en 1912, auront donc le dernier mot – trop belles.

Venise, de Canaletto et Turner à Monet. Fondation Beyeler (Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, tél. 061/645 97 00). Tous les jours 10-18h (me 20h). Jusqu'au 25 janvier.