A la Biennale de Venise, le directeur du Musée d’art moderne et contemporain (Mamco) de Genève, Christian Bernard, Strasbourgeois d’origine, a été sollicité pour coacher l’artiste, Claude Lévêque, occupant le pavillon français. L’idéal pour nous expliquer comment se vit une telle aventure, à trois jours de l’ouverture officielle de la manifestation.

Mais pas le temps de dégainer une question que Christian Bernard embraye. «Pour cette édition 2009 de la Biennale de Venise, je dirais que c’est un peu une année Mamco.» Et Christian Bernard d’énumérer des artistes, consacrés à Venise, «que nous avons défendus ces dix dernières années»: Fabrice Gygi et Silvia Bächli (pavillon suisse), Mark Lewis (pavillon canadien), Philippe Parreno (section ­internationale), Claude Lévêque (pavillon français). «Donc on est vachement content. En plus, Claude nous a choisi pour assurer son commissariat.»

Le Temps: Effectivement, la procédure française est particulière. Il y a deux ans, c’est l’artiste Sophie Calle qui avait choisi Daniel Buren pour commissaire. Cette année, c’est Claude Lévêque qui choisit Christian Bernard. Quels arguments a-t-il avancés pour vous solliciter?

Christian Bernard: Je ne m’en souviens pas exactement. Mais j’imagine que Claude a eu plaisir à travailler au Mamco. Je crois aussi que les gens de Culturesfrance avaient envie de me voir exercer un commissariat une fois ou l’autre. Mais il faut le souligner, c’est une opération Mamco. C’est-à-dire que c’est le Mamco qui est payé, ce n’est pas moi. C’est important. Et j’y tiens. C’est un contrat entre Culturesfrance et le Mamco.

– L’artiste choisit donc son commissaire. Mais lui, comment est-il sélectionné?

– Il est choisi par un processus de sélection progressif. Qui est très pragmatique. Les responsables de Culturesfrance – c’est un choix de l’Etat – interrogent, de façon récurrente, les acteurs nationaux et internationaux pour savoir quels sont les artistes français qui leur apparaissent notables. Ce qui fait qu’ils tiennent à jour une sorte de liste. Cette liste, ensuite, est soumise à un comité composé de critiques d’art et de responsables de musées d’art contemporain. Comité qui est chargé de décanter les choses et de proposer un dernier choix. Et à ce moment-là, c’est le directeur de Culturesfrance qui présente aux ministres cette proposition. Au ministre des Affaires étrangères et au ministre de la Culture. Ce choix est généralement entériné.

– La thématique de la biennale, «Construire des mondes», colle assez bien avec ce que fait Lévêque. C’est par chance que cela tombe ainsi?

– C’est par chance. Un autre artiste aurait pu être choisi. Mais le fait que ce soit Claude est un choix intéressant et courageux. C’est un choix qui présente un type d’artiste – je ne dirais pas spécifiquement français, ce n’est pas vrai –, mais très enraciné dans une histoire française de l’art et dans une conception politique de l’art. Mais pas au sens littéral ou partisan. Bien plus direct. Claude est un artiste extrêmement complet et sensuel. Et son art est d’abord un art «affectant». Il affecte la vue. Il affecte l’ouïe. Il affecte l’ensemble du corps. Ce n’est pas un art conceptuel même s’il y a une dimension conceptuelle dans ce travail.

– Et quelle idée a-t-il eue pour Venise?

– Pendant longtemps, il n’a pas eu d’idées. Il a eu plein d’idées et pas d’idée. Et il le dit. Je ne cafte pas, là. Il a tourné autour de ce pavillon comme autour d’une chose qui n’était pas son monde et où il ne pouvait pas placer son monde. Et l’automne dernier a été très dur parce qu’il ne trouvait pas d’idée. Il faut bien voir qu’on était à l’automne 2008. Et l’automne 2008, c’est quand même le début de la crise. Et Claude, qui voyait ce pavillon si charmant, si mignard, entendait le monde en train de craquer et de s’effondrer. Jusqu’au moment où il a dit: ça y est, j’ai trouvé le truc. Et ce truc est d’avoir coupé le péristyle en deux, sur toute sa largeur, par un long mur noir en arrière des colonnes. Avec juste un sas d’accès, à deux portes de part et d’autre. Et derrière il y a la salle centrale et les trois salles allongées qui l’entourent. Ces trois salles ne communiquent pas entre elles. Son idée a été simplement de créer un parcours en croix. Et quand tu rentres…

– On pénètre dans une sorte de cage aux lions.

– Dans un couloir de barreaux verticaux en acier inoxydable, qui montent à deux mètres cinquante, et à quatre mètres quarante au centre, autour d’une place hexagonale. De là, tu as trois branches qui mènent vers les salles adjacentes mais dans lesquelles tu ne peux pénétrer. La dominante est noire. Sauf que tu as une rampe inoxydable, avec des ampoules, qui éclaire le pourtour. Et que les murs sont revêtus de paillettes argentées nacrées. C’est un peu une ambiance de fête mais comme si celle-ci était finie. Des drapeaux flottent. On entend un bateau qui part.

– Comment ça s’est passé entre vous? Vous avez eu des dialogues, vous avez discuté?

– On a beaucoup marché dans Venise, on a mangé, bu, visité des églises et leurs nombreuses œuvres. C’est un rôle d’écoute. Je ne dirais pas que c’est un rôle de suggestions mais d’anticipation des problèmes. C’est essayer de dire à l’artiste: est-ce que tu as vu les choses sous cet angle? Est-ce que tu ne crois pas que…? En fait, il faut l’aider à formuler, à préciser son idée. Mais on ne prend pas un artiste par la main; il ne faut pas rêver.

– Il a cette faculté d’arriver, avec très peu de choses, à cerner la problématique du moment.

– De toucher. Et puis de garder une ambivalence tout en ayant une vraie orientation. C’est la qualité de Claude. Vraiment sa qualité. Je pense que ce pavillon devrait être perçu comme une sorte de miroir exceptionnel du moment présent. Assez sombre. Mais en même temps, ces drapeaux qui flottent dans la nuit, ce bateau qui part – et peut-être part-il sans nous – installent tout de même l’idée de quelque chose qui se dresse contre. Il y a l’idée d’une résistance. Et, en tout état de cause, l’horizon de la résistance est le seul qui nous reste. C’est exactement ce que dit cette installation.