Biennale

A Venise, l’architecture montre sa vitalité

La 15e Biennale d’architecture ouvre aujourd’hui. Son commissaire général Alejandro Aravena, optimiste, veut démontrer par l’exemple qu’on peut produire une architecture de qualité sans gros moyens financiers

Dès aujourd’hui, la Sérénissime se mue pour six mois en cité mondiale de l’architecture. Avant l’inauguration publique, les journalistes, venus par centaines des quatre coins du globe, se sont massés à la 15e Biennale d’architecture de Venise. Ils filment, photographient, enregistrent, prennent des notes ou se pavanent, tandis que les collaborateurs de l’événement s’affairent aux derniers préparatifs.

A l’Arsenale, ancien chantier naval immense et somptueux, occupé aujourd’hui par l’armée et les biennales successives qui rythment la lagune vénète, est présentée une partie de l’exposition Reporting from the front d’Alejandro Arevena. En guise d’introduction, 14 kilomètres de poteaux métalliques suspendus au plafond attendent, redoutables, les visiteurs. Contre les murs courent 10’000 m2 de plaques de plâtre superposées. En exposant les déchets de la dernière édition de la Biennale d’architecture (celle de Rem Koolhaas), le jeune Chilien – premier commissaire sud-américain nommé à la tête de cette grand-messe internationale – donne le ton de la manifestation. Il est ici question de processus et des liens tissés entre qualité de l’architecture et ressources à disposition.

Architecture positive

En réalisant avec Elemental – Do Tank fondé avec l’ingénieur Andres Iacobelli au début des années 2000 – un projet d’habitat social extensible à Iquique dans le nord du Chili, Alejandro Aravena démontrait la possibilité d’augmenter la qualité et la superficie des logements en tenant compte des faibles ressources de leurs futurs habitants. A Venise, le Chilien n’expose pas son travail. Mais présente les bâtisseurs qui mettent en oeuvre une démarche positive de l’architecture et de la fabrique de la ville, ceux qui tentent de ramener leur discipline à ce qu’elle est censée être: un outil concret, un instrument du quotidien et du social.

Le dispositif d’exposition est simple: les 88 participants invités par Alejandro Aravena – dont les Suisses Peter Zumthor, Luigi Snozzi, Raphael Zuber, Christ & Gantenbein, et Herzog & de Meuron – présentent à l’Arsenale ou au Pavillon central des Giardini leurs projets et leur vision de la pratique, le plus souvent par le truchement de plans, photographies, textes, maquettes et images de synthèse. La scénographie de Reporting from the front fait ressurgir cette vaste et récurrente question: l’architecture peut-elle s’exposer, et de quelle manière? Par bonheur, plusieurs intervenants parviennent à s’extirper de ce squelette muséal et concrétisent l’un des objectifs que s’était fixés le commissaire général de la biennale: montrer la vitalité de l’architecture.

Le collectif de jeunes architectes londonien Assemble questionne la pratique de l’architecture par le prisme des aires de jeux. Comme Elemental, Assemble donne à l’utilisateur – ici, les enfants – la possibilité d’être coauteur de son espace de vie. Une architecture inachevée qui puisse laisser suffisamment d’espace à l’expérimentation, l’imagination, l’appropriation.

Inspirés par la «crise des migrants»

Plus loin, les architectes roumains de ADBNA interrogent la notion de fragments – ceux qui constituent la ville, qui s’annulent ou s’agrègent – au moyen d’une immense maquette perchée sur des pilotis. A l’intérieur de la construction de papier qui évoque à la fois une maison de poupée et un édifice moderne, le visiteur découvre une portion de ville, précisément composée de fragments, de bâtiments aux typologies et silhouettes multiples.

La Biennale d’architecture de Venise se déploie aussi dans les pavillons nationaux, implantés dans les Gardini ou disséminés sur le territoire vénète. Il y deux ans, Rem Koolhaas avait défini une thématique globale à laquelle les Etats invités devaient se tenir. Cette année, seule une partie des 64 pavillons font écho aux problématiques formulés par Alejandro Aravena. Car l’actualité qu’on a appelée «crise des migrants» a inspiré bien des commissaires. Comme l’Allemagne qui redéfinit le concept de «Heimat» et perce son pavillon de quatre grandes portes pour le transformer en structure ouverte. Tandis que l’Autriche prône une transformation d’immeubles de bureaux pour loger les nouveaux arrivants.

Biennale d’architecture de Venise, du 28 mai au 27 novembre


L’archisculpture du pavillon suisse

«Nous ne voulions pas utiliser l’architecture comme moyen d’illustration, ni délivrer un quelconque message. Nous refusions l’idée d’un pavillon comme objet de démonstration. Nous souhaitions simplement offrir une expérience spatiale.» Christian Kerez explique doucement son projet, assis an tailleur et en en chaussettes dans la structure qu’il a conçue, avec ses étudiants de l’EPFZ, pour le pavillon suisse sous le nom de Incidental space.

Dans le bâtiment construit au début des années 1950 par Bruno Giacometti – frère de Diego et Alberto –, cette coque blanche et informe en béton fibré, parfois rugueuse, parfois lisse, a quelque chose de surnaturel, de baroque. La structure évoque pour une visiteuse «un amas de masses et d’énergies, comme le jour avant que Dieu crée la Terre et mette de l’ordre». Pour d’autres, elle ressemble à une grotte, aux entrailles d’un cadavre, ou provoque une sensation, sans que l’on puisse définir laquelle précisément. A l’intérieur de cette forme informe, on peut s’asseoir. Ou, comme deux petites filles l’ont expérimenté avec délice, grimper contre ses bords en s’accrochant aux aspérités de ses parois.

Pour donner son aspect final à cette archisculpture structurellement complexe, des moules creux ont été réalisés à partir de déchets agglomérés, issus du bureau de Christian Kerez. Il a ensuite fallu développer 300 maquettes, mais «les premières n’étaient pas réussies et les dernières semblaient trop contrôlées. Nous avons sélectionné la 180e», explique l’architecte zurichois. Numérisée et agrandie, la structure est donc aujourd’hui exposée au pavillon suisse. Il a fallu un mois sur place pour assembler les 200 pièces qui composent cette coque de sept tonnes de béton, d’une épaisseur maximale de 4 cm.

En construisant une telle structure dont le but avoué est de susciter une expérience de l’espace, Christian Kerez donne un bel exemple de ce que peut être une exposition d’architecture: l’architecture elle-même.

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