art plastique

Venise où l’art suisse manque de liberté

Le Genevois Fabrice Gygi représente la Suisse à la Biennale de Venise. Alors que la Bâloise Silvia Bächli est exposée au pavillon officiel, l’artiste romand s’est installé à San Stae, l’église consacrée qui accueille des installations suisses depuis vingt ans. Mais la Confédération songe à abandonner ce lieu sacré où la liberté d’expression est entravée par les puissances de l’Eglise et de l’Etat

Deux rangées d’armoires métalliques cadenassées bordent les bas-côtés baroques de l’église San Stae de Venise. Etrange contraste entre les stucs de l’architecture du XVIIIe siècle et l’art carcéral et économique du Genevois Fabrice Gygi. Depuis plus de vingt ans, la Confédération loue pour quelque 70 000 francs cette église consacrée durant la Biennale de Venise. Elle y expose l’art émergeant, alors que l’art plus reconnu est présenté au pavillon suisse, cette année occupé par la Bâloise Silvia Bächli, dans les célèbres «Giardini» au-delà de la Douane de Mer.

Mais Fabrice Gygi est probablement le dernier à bénéficier de ce lieu majestueux idéalement placé au bord du Grand Canal. Car depuis 2005, les conditions ne sont plus réunies pour permettre aux artistes d’y créer librement. «Pour moi, c’est clair», dit Urs Staub, responsable de la section «création culturelle» de l’Office fédéral de la culture (OFC). Si je suis encore chargé de la représentation suisse à la Biennale de Venise dans deux ans, je n’engage plus la Confédération à l’église San Stae. La pression est trop importante, de la part de l’Eglise et des Monuments et sites de Venise».

Il y a quatre ans, des groupes de chrétiens traditionalistes s’étaient mobilisés contre l’œuvre de la Saint-Galloise Pipilotti Rist, Homo sapiens sapiens, une vidéo qui projetait la danse de deux jeunes femmes nues sur les murs de l’église. Les opposants, jugeant que ce travail ne correspondait pas à l’esprit sacré du lieu, avaient envoyé une pétition au Vatican, qui a fermé l’église quelques semaines avant la fin de la Biennale. «Depuis, plus rien n’est comme avant», raconte Urs Staub, qui s’occupe de la présence suisse dans l’église depuis ses débuts en 1988.

Les projets doivent désormais être soumis à l’Eglise catholique, qui a délégué un nouvel intendant. Monsignore Caputo supplée depuis trois ans le curé de la paroisse de San Stae qui a toujours entretenu des contacts bienveillants avec les Suisses. Puis, quand ils sont agréés par l’Eglise, les projets des artistes doivent encore être soumis à l’approbation des représentants des Monuments et sites, aussi pointilleux à Venise que le Vatican. Il y a deux ans, les artistes Urs Fischer et Ugo Rondinone ont construit un cube blanc à l’intérieur de l’église pour y exposer leurs œuvres. «Les artistes ont généralement deux attitudes: soit ils se définissent en complémentarité de ce lieu imposant, soit en opposition», juge Urs Staub. «Fischer et Rondinone ont refusé d’entrer en matière avec l’espace. C’était un choix. L’architecture intérieure de San Stae n’était ainsi plus visible. Cela nous a créé un énorme problème. Les responsables des monuments historiques de la ville de Venise ont donné leurs accords à contrecœur.»

Les contraintes sont telles que le Zougois Urs Staub, catholique convaincu, en a eu marre. L’an dernier, il persuade la Commission fédérale des beaux-arts de renoncer à exposer dans l’église vénitienne. «La décision était prise. Je m’étais mis à chercher un autre lieu. Soit en plein air, soit une église, mais désacralisée.» Peine perdue. «Cette ville est devenue un grand musée, il est très difficile de trouver un endroit où il est encore possible d’engager un artiste librement.»

L’été dernier, quand Fabrice Gygi est choisi pour l’exposition parallèle de la Suisse à la biennale de Venise, Urs Staub pense encore pouvoir offrir au Genevois un espace de création dépourvu de contraintes. Mais il piétine, et la Commission fédérale des beaux-arts revient sur sa décision.

Il faut dire que San Stae n’est pas une église comme les autres dans le cœur des Suisses. Après la grande inondation de 1966, l’Unesco a mobilisé les pays pour sauver Venise. Une fondation privée voulue par la Confédération, la Fondazione svizzera Pro Venetia, réunit depuis lors des fonds pour restaurer des lieux symboliques de la lagune. San Stae est l’enfant chéri des sauveurs helvétiques: la façade baroque est le premier chantier d’envergure de l’architecte tessinois Domenico Rossi. En 1979, l’église San Stae est restaurée grâce aux fonds de la Confédération, d’une quinzaine de cantons, d’une vingtaine de communes dont Lausanne, Carouge et La Chaux-de-Fonds et d’une multitude de sponsors, dont les «Amis genevois de Venise». Pas moins de quatre plaques témoignent à l’intérieur de l’église de la générosité de la Suisse à son égard.

La tradition est donc trop lourde, le lieu trop bien placé, Urs Staub accepte de tenter encore une expérience. Mais ce fut probablement la pire. Economat, l’œuvre de Fabrice Gygi inaugurée ce vendredi à Venise, n’existait pas il y a un mois. Son premier projet, un crochet pendu au-dessus du tombeau du doge Mocenigo au centre de l’église, n’a pas été approuvé par le délégué ecclésiastique. Le second, Pneuma, une vaste structure gonflable destinée à occuper l’ensemble de la nef, a déplu aux Monuments historiques, déjà échaudés par l’expérience de Fischer et Rondinone il y a deux ans.

Fabrice Gygi prend cependant les choses du bon côté: «J’ai pris ces contraintes non pas comme des freins mais comme des défis», dit-il. Urs Staub reste pessimiste: «L’art contemporain est-il encore apte à être présenté dans une ville surprotégée et dans une société où l’église est souvent dépassée par la droite? Depuis quatre ans, je me pose franchement la question.»

Venise, 53e Biennale internationale d’art, église San Stae, du 7 juin au 22 novembre.

Publicité