Biennale de Venise

A Venise, l’obsession de la forme

La 53e Biennale de Venise n’a pas la force de la précédente. Mettant l’accent sur la façon dont les artistes construisent leurs propres univers, elle est marquée par les recherches formelles. On n’y voit pas le monde actuel

L’art est-il en prise avec son temps? Rend-il compte de son époque? En principe, oui! Sauf que parcourir la Biennale d’art de Venise, dont la 53e édition s’est ouverte dimanche 7 juin, n’en donne pas l’impression. Perception ressentie, aussi bien à travers les œuvres réunies dans l’exposition internationale, gouvernée par une thématique, Fare Mondi officiellement traduite en français par «Construire des mondes», qu’au vu des participations nationales, aux Giardini, où sont les pavillons des pays aux contributions majeures. Impression à peine corrigée par quelques exceptions.

Depuis plusieurs éditions, la Biennale d’art de Venise a donc une thématique, renouvelée à chaque fois. Ou plutôt un commissaire différent à chaque édition, choisi pour monter une exposition à participation internationale, indépendante des contributions présentées par les pays dans leurs pavillons. Et qui détermine sa sélection en fonction d’une option. Et cette thématique donne le ton général. Qu’on le veuille ou non.

Le commissaire de cette édition, Daniel Birnbaum (46 ans), directeur du centre d’art contemporain Portikus et recteur de la Städelschule à Francfort, a choisi Fare Mondi pour thématique dans l’idée de mettre en avant les processus de la création, de montrer comment les artistes construisent leurs univers. Et c’est en toute logique que le Lion d’or du meilleur artiste de cette section internationale a été attribué à Tobias Reh­berger (43 ans), tête de file de la création allemande actuelle et scénographe des espaces conviviaux. Talent mis à contribution pour relooker la cafétéria de la Biennale.

La visite de cette Biennale, avec toutes ses ramifications, est complexe. Fare Mondi/Making Worlds réunit plus de 90 artistes du monde entier (à l’Arsenale et au Palazzo delle Esposizioni des Giardini). Les participations nationales s’élèvent à 77, réparties, en dehors des pavillons des pays aux Giardini, dans toute la ville. Et quelque 50 présentations spéciales et événements «collatéraux» complètent le panorama.

Mais entamer sa progression par les longs bâtiments des corderies de l’Arsenale fournit toujours des données essentielles. Et la première œuvre qui y est dévoilée est souvent emblématique. Elle est de Lygia Pape, pionnière de l’art concret brésilien, grande lutteuse des causes sociales, décédée en 2004 à 75 ans. C’est une de ses sculptures réalisée en fils dorés, éclairés. Ces fils tracent de grands rais de lumière dans la pénombre. Il y a là une féerie, un désir d’envelopper, d’entraîner les esprits et les sens dans une sorte de cosmogonie euphorique.

Une sensation éprouvée à divers degrés et à plusieurs reprises lors du parcours. Que ce soit face au grand relief mural de l’Indienne Sheela Gowda, constitué de pare-chocs chromés, reliés par des cordages noirs. Ou devant le joyeux pêle-mêle de bouteilles, de balles, bobines de fil, voitures jouets, du Sud-africain Moshekwa Langa, agencé comme une cartographie de relations à imaginer. Ou dans l’immersion, proposée par le Camerounais (installé en Belgique) Pascale Marthine Tayou, au cœur d’un village de fausses cases sur pilotis, d’empilements de sacs et de pseudo-basse-cour, où bruissent palabres et écrans vidéo distillant le mélange des cultures.

Le visiteur est plongé dans une ambiance plus amène que la précédente Biennale (2007), où d’entrée il était saisi aux tripes par les œuvres présentées, bousculé. Ici, dès la deuxième salle, celle des miroirs brisés par Michelangelo Pistoletto, puis la traversée un peu plus loin de la Swinging Curve de l’Allemand (né en Belgique) Carsten Höller, ou de la succession de chambres monochromes du Brésilien Cildo Meireles, le spectateur perçoit qu’on lui sert surtout des mises en formes.

Le point de vue esthétique est forcément le fonds de commerce de l’art. Mais dans ce qu’on a vu à Venise, pas de trace des terribles soubresauts économiques, tensions sociales et conflits du monde actuel. Comme si les scories avaient été cachées sous le tapis. Et ce n’est pas la tournée des pavillons nationaux qui change la donne. Quand, par exemple dans celui de l’Allemagne, un chat empaillé raconte des histoires du haut de rangements de cuisine en pin, personne ne prête l’oreille.

Les artistes visuels ou plasticiens oublient que le second degré, s’il peut s’entendre, se humer, doit aussi se voir. Même dans la nuit. Et une installation crépusculaire comme celle de Nathalie Djurberg (au sous-sol du Palazzo dei Esposizioni), avec ses fausses plantes géantes et ses films d’animation avec personnages en pâte à modeler, fait péter tous les vernis dont l’être humain se badigeonne. Bien sûr, tout le monde rêve des meilleures situations. Mais cette artiste suédoise de 30 ans, qui vit à Berlin, rappelle opportunément que le paradis reste menacé par le pouvoir d’autodestruction de chacun. Il y a trop peu de considérations de ce genre dans cette édition fascinée par la gracilité des toiles d’araignée ou par le clignotement des loupiotes et des étoiles.

Fare Mondi/Making Worlds. La Biennale di Venezia 53. Esposizione Internazionale d’Arte. www.labiennale.org.Jusqu’au 22 novembre, tous les jours 10-18h, sauf Giardini fermés lundi, Arsenale fermé mardi.

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