Samedi culturel: «Le Dernier Homme» est-il vraiment un roman d'anticipation? Acceptez-vous d'être classée dans ce genre littéraire?

Margaret Atwood: Personne ne peut vraiment prédire l'avenir: il y a trop de paramètres en jeu. On ne peut pas non plus visiter le futur. C'est comme pour la vie après la mort: tant qu'on n'y est pas, cela reste du domaine de l'imaginaire. Par conséquent, tous les romans d'anticipation et de science-fiction, qu'ils se déroulent ou pas dans un autre univers, ne parlent que de nous, et de notre réalité. En écrivant Le Dernier Homme, j'ai appliqué la même règle qu'avec La Servante écarlate: chaque détail de l'intrigue devait s'appuyer sur un fait avéré, ou en cours d'étude. Je dirais donc que ce roman ne prédit rien d'absolument certain: il explore seulement le champ des possibles qui, les uns après les autres, ont déjà été mis en branle.

– Votre diagnostic est pessimiste. Pensez-vous qu'il soit trop tard?

– Non, mais l'heure tourne. Notre espèce et notre civilisation sont triplement menacées. D'abord, par le réchauffement de la planète, avec ses répercussions. Ensuite, par la prolifération à vitesse grand V de maladies contre lesquelles nous n'avons aucun remède. Enfin, par les germes issus des manipulations génétiques. Nous venons d'ouvrir la plus vertigineuse boîte de Pandore qui ait jamais existé. Mais, comme toujours, il reste un peu d'espérance au fond de cette boîte.

– A votre avis, comment l'écriture romanesque peut-elle s'adapter à notre monde moderne en pleine dérive?

– Le but premier d'une œuvre de fiction n'est pas de décrire les inventions de la science ni les transformations de notre monde. Loin de là: beaucoup de journaux et de magazines peuvent s'en charger en un tournemain! Le roman, quant à lui, aura toujours pour mission d'explorer notre dimension proprement humaine. Que sommes-nous? Jusqu'où peut-on nous pousser, avant que nous cessions de nous reconnaître? Pour répondre à ces questions, il existe de nombreux moyens. Le roman d'anticipation en fait partie.

– On vous a longtemps présentée comme une féministe acharnée. Où en êtes-vous de ce combat?

– Les femmes sont des êtres qui ont leurs qualités et leurs défauts, et je ne pense donc pas qu'il doive y avoir un combat entre les deux sexes. J'y vois au contraire un ensemble bien plus complexe d'interactions qui s'appuient notamment sur le statut social, l'âge, la race, la nationalité et la position des individus vis-à-vis du pouvoir. La différence homme-femme peut faire partie de ce système d'interactions mais, en aucun cas, elle ne pourra décider à elle seule du bonheur et du prestige d'un être humain. En Occident, les femmes d'une certaine classe sociale jouissent d'une position presque sans précédent en matière de libertés et de responsabilités. D'autres femmes n'ont pas cette chance. Dans certains pays, leur situation s'est détériorée, et se trouve aujourd'hui sans cesse menacée.