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Dans le vent de l’histoire, le soupir des civilisations assassinées

Les conquistadores et les clercs qui les suivaient n’ont jamais vraiment connu les Amérindiens dont ils venaient de faire la très meurtrière découverte. Mais dans les écrits de leurs conquérants, ces derniers ont instillé une part, souvent indéchiffrable, de leur mémoire

Comment raconte-t-on la fin brutale d’une civilisation, si brutale que les mots mêmes qui servaient à la construire n’ont soudain plus de sens? C’est la question que se pose Serge Gruzinski dans son dernier ouvrage, une quête parfois ardue des mémoires amérindiennes telles qu’elles affleurent dans les efforts ethnologiques plus ou moins bien inspirés des missionnaires chargés de les insérer dans l’histoire du salut, propre à une chrétienté alors triomphante.

Mais l’historien n’en reste pas là: comme toute rencontre, même parfaitement inégale, la conquête du Nouveau Monde n’a laissé personne indemne. Ni les vaincus, désormais amenés à penser leur héritage avec les catégories temporelles de leurs nouveaux maîtres. Ni ces derniers, projetés dans un espace trop vaste pour leurs anciens repères.

La conquête du Mexique commence l’année où Luther placarde ses 93 thèses sur la porte de l’église de la Toussaint à Wittenberg, 1517. Et d’une certaine manière, ce n’est pas entièrement un hasard.

La peinture est une écriture

L’enquête commence avec un personnage emblématique de ces ambiguïtés. Toribio de Benavente, frère franciscain associé à la première mission chrétienne au Mexique, y a adopté le nom nahuatl de Motolinia, le pauvre homme, que lui avaient attribué les Indiens. Auteur d’une Histoire des Indiens et de la Nouvelle-Espagne, il chronique sans complaisance les souffrances des populations conquises et manifeste un intérêt authentique pour les récits imagés où s’inscrit leur mémoire.

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Mais s’il ne doute pas que les Mexicas ont une histoire et des historiens, ni que leurs peintures représentent bel et bien une forme d’écriture, il s’efforce d’incorporer ce qu’il découvre dans ce qu’il sait déjà: l’histoire biblique, les plaies d’Egypte et, au bout du compte, le salut par la conversion, seule voie possible de rédemption.

Croyances hors la loi

Motolinia a conscience de consigner un savoir en train de disparaître. Il sait aussi qu’il faut insister car ses interlocuteurs répugnent à évoquer des croyances et des rites désormais hors la loi. Il emploie pour ses efforts le terme révélateur d’inquisition.

Encouragés par les franciscains, les Indiens de leur côté continuent à écrire – c’est-à-dire à peindre. Ils racontent les migrations dont ils s’estiment les héritiers, s’efforçant, postule Serge Gruzinski, de constituer un recueil de leurs traditions en perdition, sans très bien savoir toutefois ce qu’il est possible de montrer et ce qu’il convient de taire – les idoles, certes, les sacrifices humains mais quoi d’autre exactement? Petit à petit, ils adaptent leur manière, jusqu’à commenter les images par de courts écrits. Et surtout, ils adoptent une vision linéaire du temps du récit là où leurs premières représentations suggéraient entre événements des correspondances d’une nature entièrement différente.

Œuvre de convoitise absolue

A l’opposé en quelque sorte de Motolinia, le célèbre dominicain Bartolomé de Las Casas ne voit rien de bon se profiler au terme de la conquête. Loin de s’inscrire dans une perspective de salut, cette dernière se présente comme une œuvre de convoitise absolue qui pourrait bien entraîner la destruction de l’Espagne, comme au temps de la conquête musulmane. A la rapacité des colons, Las Casas oppose une religiosité indienne qui va jusqu’au sacrifice suprême, celui d’êtres humains. Mais c’est toujours au moyen des références européennes qu’il opère, utilisant ainsi la revalorisation de l’Antiquité païenne pour placer les Amérindiens bien au-dessus des modèles grecs et romains des humanistes.

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Dans l’Europe en proie aux guerres de religion, sa Très brève relation de la destruction des Indes connaît un écho intéressé dans le camp anti-papiste, tandis qu’un certain Michel de Montaigne entame, sur la notion de sauvage, une réflexion appelée à se prolonger.

La grandeur du passé

Comme approche la fin du XVIe siècle, les Mexicas – ou ceux d’entre eux qui ont survécu – ont évolué. Désormais, inscrits bon an mal an dans le tissu social hispanisé, parfois alliés avec ou fils de colons, ils représentent leur passé avec le souci, partagé avec les Européens, d’en retracer la grandeur. Ils identifient mieux des zones de danger qui, entre-temps, ont évolué. Et ils continuent sans doute, de façon pas toujours perceptible pour l’observateur, de subvertir ici ou là les codes des vainqueurs.


Serge Gruzinski, «La machine à remonter le temps. Quand l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde», Fayard, 356 p.

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