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Mélanie Thierry, Bettina Oberli et Anastasia Shevtsova se prêtent au jeu du photocall. Locarno, 6 août 2018.
© Pier Marco Tacca / Getty Images ©

Locarno Festival

Quand le vent tourne à l’orage sur la Piazza Grande

La réalisatrice bernoise Bettina Oberli a dévoilé lundi soir à Locarno son premier film francophone. Tourné dans le Jura et produit par les Genevois de RITA, «Le vent tourne» est un beau récit d’émancipation féminine. Mais sa première mondiale a été gâchée par un violent orage

Sur l’écran géant de la Piazza Grande, Alex, interprété par Pierre Deladonchamps, découvre que l’éolienne qui doit rendre sa ferme énergétiquement autonome a été sabotée. Malgré l’intensité dramatique du film, les spectateurs se lèvent les uns après les autres pour fuir la mythique place locarnaise, sur laquelle s’abat un déluge. Dès le début de la projection du film Le vent tourne, cinquième long métrage de la Bernoise Bettina Oberli, l’orage menaçait, les éclairs illuminant le «toit» de cette salle de projection à ciel ouvert, qui peut accueillir jusqu’à 8000 personnes.

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L’équipe du film abdique à son tour et se réfugie sous les arcades de la Piazza. Les producteurs Pauline Gygax et Max Karli haussent les épaules. «Ma foi, ce sont les risques du métier», glisse le second, avant de lancer à la cantonade: «N’oubliez pas de voter pour le Prix du public!» C’est ainsi que s’achève de manière prématurée la première mondiale d’un film qui était l’un des plus attendus des dix-sept longs métrages projetés cette année en plein air. Non seulement parce que Bettina Oberli y avait déjà présenté en 2006 Les mamies ne font pas dans la dentelle, qui reste le deuxième plus grand succès de l’histoire du cinéma helvétique après Les faiseurs de Suisses, mais aussi parce qu’il s’agit de sa première réalisation en français.

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Sauter dans l’eau froide

Ce lundi 6 août, sur le coup de midi, la Bernoise expliquait en conférence de presse l’origine de son projet. Tout est parti de son envie de tourner dans le Jura, et comme dans le Jura on parle français, la langue s’est imposée d’elle-même. «J’ai eu l’impression de sauter dans l’eau froide. Si le processus de fabrication d’un film reste le même, devoir continuellement communiquer dans une langue qui n’est pas la sienne est fatiguant. Le soir, j’étais épuisée», rigole-t-elle.

Au côté de Pierre Deladonchamps, Mélanie Thierry est son épouse Pauline. Si elle partage le même idéal, elle semble néanmoins moins obtuse et radicale dans son approche de l’écologie. Incarné par Nuno Lopes, l’ingénieur en charge de l’installation de la fameuse éolienne va profondément la troubler. Bettina Oberli a vu dans la moyenne montagne jurassienne la possibilité d’un décor de western. «Il n’y a que de l’herbe, des sapins et le ciel; c’est très vide. J’avais envie d’une histoire où il se passe beaucoup de choses dans de vastes paysages.» Mélanie Thierry a aimé d’emblée son personnage, qui à partir de l’arrivée d’un étranger, d’un possible élément perturbateur, va véritablement apprendre à se connaître.

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Une réalisatrice alémanique dirigeant une équipe de comédiens – et de techniciens – franco-suisse: l’aventure cinématographique et humaine du film Le vent tourne a été rendue possible par RITA Productions. A la tête de la société genevoise, un duo devenu un pilier du cinéma romand récent: Pauline Gygax et Max Karli ont notamment coproduit Les grandes ondes, de Lionel Baier, et Ma vie de Courgette, de Claude Barras, mais aussi les deux derniers films du Français Xavier Beauvois, La rançon de la gloire, tourné en partie dans la région de Vevey, et Les gardiennes.

Planètes alignées

Avant de répondre aux questions des journalistes, qui avaient découvert le film la veille, l’équipe du film s’est prêtée au jeu du photocall. Mélanie Thierry et Bettina Oberli se plient aux sollicitations des photographes, en compagnie de la comédienne et danseuse russe Anastasia Shevtsova, qui dans le film interprète une jeune fille de Tchernobyl envoyée à la ferme pour respirer l’air vivifiant du Jura et ainsi faire baisser le taux de césium qu’elle a dans le sang. De son côté, Max Karli fait ce geste qu’il répétera constamment tout au long de la journée: il ouvre une application météo. «Bon, ça change toutes les cinq minutes», soupire-t-il.

La veille, la réalisatrice a retrouvé ses comédiens et producteurs pour un repas en dehors de Locarno, après un passage obligé par le cocktail de Cinéforom, la Fondation romande pour le cinéma, qui a soutenu ce projet cofinancé avec la France. L’occasion pour l’équipe de se retrouver au calme, loin de l’effervescence festivalière. Pour Max Karli, la Piazza Grande est l’endroit idéal pour dévoiler Le vent tourne, un film résolument orienté vers le public et qui n’est pas fait pour la compétition. Pauline Gygax souligne quant à elle le timing idéal qui voit le long métrage projeté au lendemain de la signature d’une charte pour la parité entre le Locarno Festival et l’association SWAN, ouverte à toutes les femmes actives en Suisse dans le secteur de l’audiovisuel.

Une réalisatrice, une productrice, une actrice dans le rôle principal, des techniciens qui à plusieurs postes clés étaient des techniciennes, une thématique féminine: «C’est le fruit d’un travail de fond que nous menons depuis des années, se réjouit Pauline Gygax. Là, c’est comme si les planètes étaient alignées. Si je vais en parler ce soir sur la Piazza? Vaguement…» Au moment de prendre la parole au pied de l’écran géant, elle aura, plusieurs heures plus tard, ces mots: «Dans cette séquence que traverse le festival, je suis très heureuse de présenter un film d’émancipation personnelle.» Pas d’allusion directe ou trop appuyée à la parité et au mouvement #MeToo. Mais le message est passé.

Marathon promotionnel

Alors que le photocall se poursuit, Pamela Leu avoue à quel point le film l’a touchée. La Française dirige la société Be for Films, qui en est le vendeur international. C’est elle qui gère la vente des droits d’exploitation aux distributeurs étrangers. «Il s’agit d’un éblouissant portrait de femme des temps modernes. C’est un film qui parle d’indépendance et de liberté, et que Mélanie Thierry traverse de manière très naturelle», s’enthousiasme-t-elle.

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A peine la conférence de presse achevée, Bettina Oberli et ses deux comédiennes enchaînent quelques interviews filmées, avant de partir pour leur hôtel, où elles rencontreront des journalistes de presse écrite, défilant les uns après les autres pour leur poser des questions qui, forcément, sont souvent les mêmes. Car tous veulent évoquer l’aventure d’une production à la thématique forte et se moquant de ce Röstigraben qui voit trop souvent les cinémas alémanique et romand fonctionner en vase clos.

N’est-ce pas épuisant de répéter encore et encore le même discours promotionnel? «Là ça va, ce n’est que le début. C’est comme une répétition», confie Mélanie Thierry. Les interviews vont encore s’étaler sur plusieurs semaines, jusqu’à la sortie du film en France le 26 septembre, une semaine après la Suisse romande. «En tout cas, je suis heureuse de vivre pour la première fois une projection sur la Piazza Grande, un moment apparemment unique dont on m’a souvent parlé.»

«Nervös, nervös»

En fin de journée, sur le plateau de Vertigo, l’émission culturelle de La Première, Bettina Oberli, Mélanie Thierry et Anastasia Shevtsova répondent en direct aux questions de Raphaële Bouchet et Pierre Philippe Cadert. Après que Pauline Gygax est revenue sur la charte de parité et le lobbying nécessaire de SWAN, les trois femmes évoquent une fois de plus la genèse du projet. Mais les réponses se font plus courtes et évasives. A quatre heures de la projection, on sent la tension monter. En sortant du studio, Mélanie Thierry enchaîne encore avec un direct pour France Inter, en compagnie de Carlo Chatrian, directeur artistique du Locarno Festival, et Olivier Gourmet. Le comédien belge est lui aussi au Tessin pour défendre un film suisse: Ceux qui travaillent, premier long métrage du Genevois Antoine Russbach. L’actrice française n’a alors qu’une préoccupation: avoir le temps de se changer et se rafraîchir avant le repas de gala.

Tandis qu’elle répond aux questions de la chaîne française, l’attaché de presse suisse du film, qui travaille pour le compte du distributeur Filmcoopi, souffle enfin. Figure bien connue des journalistes romands, moustache virevoltante et verbe leste, Jean-Yves Gloor confie autour d’une Gazosa qu’organiser les plannings médiatiques de l’équipe du film Le vent tourne a été un sacré casse-tête. Il lui aura fallu minutieusement vérifier et recouper minute par minute le programme de Bettina Oberli, des deux comédiennes, des producteurs ainsi que de Nuno Lopes, débarqué spécialement en fin d’après-midi pour la projection.

Alors que s’achève le repas de gala, qui se tient chaque soir dans l’intimité de la Casorella, un palais du XVIe siècle, Bettina Oberli se fait plus tremblante encore. «Nervös, nervös», répond-elle à tous ceux qui lui demandent comment elle se sent. Avoir déjà présenté un film sur la Piazza Grande ne la rassure guère, confie-t-elle en s’avouant terrorisée à l’idée de prendre la parole. Elle s’engouffre alors dans une voiture, direction le tapis rouge.

Quelque chose de magique

Après l’angoisse, la déception. Lorsqu’on retrouve l’équipe du film sous les arcades de la Piazza Grande, les mines oscillent entre tristesse et résignation. Mélanie Thierry avoue néanmoins avoir adoré l’expérience. Voir les éclairs lézarder le ciel alors que sur l’écran la relation entre Pauline et Alex devenait électrique avait quelque chose de magique, dit-elle. Départ pour la fête organisée par la production. On y croise Françoise Mayor, coproductrice du film pour la RTS, qui s’avoue comme tout le monde déçue, avant d’expliquer que le service public est arrivé tardivement sur le film, cofinancé de manière très minoritaire, à l’opposé des séries où l’implication est plus importante et se fait en amont.

«Le temps s’est peut-être simplement adapté au film», confie alors avec philosophie Bettina Oberli, qui a assisté à la fin de la projection dans une loge abritée. «J’avais besoin d’être seule.» Un peu plus loin, tout sourire et à l’aube d’une belle carrière, Anastasia Shevtsova évoque avec passion Saint-Pétersbourg, où elle vit lorsqu’elle n’est pas à Paris. Le chef opérateur Stéphane Kuthy fait contre mauvaise fortune bon cœur. C’est la cinquième fois qu’il travaille avec la réalisatrice bernoise. Il explique avoir souffert au fur et à mesure que l’orage se faisait plus menaçant, le vent allant même jusqu’à déformer l’écran et rendre visible sa structure métallique. Les spectateurs auront quand même pu avoir un aperçu de sa belle photographie, qu’il dit avoir conçue pour accompagner l’évolution des personnages. Lorsqu’on quitte la fête, la réalisatrice reçoit toujours des marques d’affection de ses proches et amis. Dans quelques semaines, le film sera visible en salle. «Nervös», elle le sera de nouveau.

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