Marcela Iacub. L'Empire du ventre. Pour une autre histoire de la maternité. Fayard, 360 p.

Par bien des aspects, l'essai de Marcela Iacub renvoie aux questions évoquées ci-

dessus. En traitant la question de la filiation, la juriste française d'origine argentine aborde forcément des peurs et des fantasmes voisins de ceux qu'engendre le clonage. Son approche, très juridique, vaut surtout pour la France: elle observe les glissements intervenus depuis le Code Napoléon de 1804 jusqu'aux dernières dispositions légales. Malgré cet ancrage, on peut lire son essai avec profit car il touche à l'«ordre symbolique» que nous avons tendance à considérer comme immuable et sacré. Une analyse de type juridique permet de faire ressortir le caractère arbitraire, culturel et historique des choix qu'une société opère dans le domaine de la filiation. L'anthropologie (voir les travaux de Françoise Héritier) nous avait déjà montré l'immense diversité des constructions sociales qui fondent la parenté. Le modèle légal permet aussi une réflexion féconde. Comme Ruwen Ogier, Marcela Iacub aime la provocation qui suscite le débat, elle intervient souvent dans la rubrique Rebonds de Libération. Les féministes la haïssent ou la portent aux nues selon leurs tendances.

Voici en gros sa théorie: le Code Napoléon fondait la filiation sur le mariage. Cette juridiction entraînait des injustices, particulièrement à l'égard de ceux (et surtout celles) qui procréaient hors institution. Mais, en tant que construction, la loi était susceptible d'être détournée, aménagée, modifiée. «Suppositions» d'enfants, rejetons adultérins silencieusement légitimés, adoptions: il était possible de jouer dans les marges. Actuellement, étant donné la fragilité du mariage, la filiation n'a plus un fondement social mais «naturel». Le géniteur est assimilé au parent et même au seul «bon parent». Et «le ventre ne se discute pas», contrairement à la loi.

La sacro-sainte puissance procréatrice est dévolue à la mère. La procréation «naturelle» est la seule légitime. L'évolution de la loi n'a fait que déplacer l'injustice: si celle-ci se plaçait entre femmes mariées et célibataires, elle se situe aujourd'hui entre femmes fécondes et stériles. A une époque où tant de nouvelles possibilités de procréation s'offrent, est-il juste de faire comme si les compétences biologiques donnaient elles seules les capacités à élever un enfant? L'adoption est entachée de suspicion, même pour les couples hétérosexuels, sans parler des femmes seules ou couples homosexuels, comme si la seule vraie filiation était celle du ventre, donnant par là un pouvoir exorbitant aux femmes capables d'engendrer, elles qui possèdent également le droit négatif de ne pas donner la vie, par avortement ou contraception. Des issues que les hommes n'ont pas. Marcela Iacub s'élève contre les recherches qui contraignent un homme à assumer sa paternité alors que la femme a toutes les possibilités de la lui imposer ou d'échapper à la maternité.

Les obstacles légaux opposés aux nouvelles techniques, le blâme mis sur les mères porteuses, le secret imposé aux donneurs de gamètes, bref, la surévaluation dramatisée de l'origine biologique fait dire à Marcela Iacub que «la morale tant décriée n'a fait que changer de coupables». Comme elle a le goût des utopies, elle conclut en rêvant à une filiation qui serait fondée sur la seule volonté d'avoir un enfant.