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Vera Michalski, la mécène apprivoisée

A la tête du groupe Libella, actif dans l’édition, et de la Fondation Jan Michalski, bienfaitrice littéraire, Vera Michalski est une actrice importante de la culture régionale. Portrait

La mécène apprivoisée

> Vera Michalski dirige le groupe d’édition Libella et la Fondation Jan Michalski, bienfaitrice littéraire. Elle est surtout une actrice décisive de la culture régionale. Mais quel est son credo?

Vera Michalski est partout. Un jour à Jaipur, un autre à Jérusalem, un autre encore à Paris ou Varsovie. Dans l’édition, le théâtre, la musique. On la rencontre à Lausanne à la descente d’un TGV, avant qu’elle ne remonte dans un avion. L’héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche n’aime pas les photographies mais se prête gentiment au jeu. Un souhait: que l’on ne montre pas ses «chaussures de marche», des mocassins argentés qui tiennent pourtant plus du cocktail que de la randonnée. Elle finira par céder. Vera Michalski-Hoffmann est un mélange de distance et de bienveillance, difficile à attraper autant qu’à cerner.

A la journaliste qui explique vouloir interroger des personnes connaissant bien l’éditrice vaudoise, Pascal Vandenberghe, directeur général de Payot SA, rétorque: «Peut-on bien connaître Vera Michalski? Consciente que beaucoup de gens lui tournent autour, elle essaie de se protéger. Sa loyauté est immense.» Très courtisée, la descendante de la famille Hoffmann, qui puise ses milliards aux sources de la chimie bâloise, est également très généreuse. La Fondation Jan Michalski, créée en hommage à son mari décédé en 2002, soutient ­d’innombrables projets: un festival littéraire à Jaipur, l’association La Bataille des livres, l’édition des œuvres complètes de Charles-Albert Cingria, la numérisation de la bibliothèque du Musée de l’Elysée, etc.

«J’ai été élevée dans l’idée que l’argent vous donne des devoirs plus que des droits. Il y a une obligation morale à en faire quelque chose. Or, la littérature est le parent pauvre de la culture. Il est plus difficile de se faire aider lorsque l’on est un jeune écrivain que si l’on monte une grande exposition Gauguin», estime la bienfaitrice depuis son bureau lausannois. Veste fuchsia sur écharpe noire et blanche, elle ajoute: «Régulièrement, mes enfants m’ont demandé pourquoi je n’aidais pas plutôt l’Afrique, mais il y a déjà beaucoup d’institutions spécialisées sur ce terrain. La dispersion comme le saupoudrage ne sont pas efficaces.»

La tradition de mécénat est longue dans la famille. L’aïeul Razumovsky commande des quatuors à Beethoven. Le père ornithologue fonde le WWF. Le frère André préside la fondation de l’Opéra de Lausanne et la sœur Maja se consacre à la photographie – entre autres choses – à Arles.

Au-delà de ses contributions financières, Vera Michalski s’investit dans nombre de comités. Et de citer la Tour du Valat – un centre de recherche fondé en Camargue par son père pour la conservation des zones humides –, la Fondation Paul Sacher, la présidence des Sommets musicaux de Gstaad, du conseil de fondation du Théâtre de Vidy, de la Fondation Paderewski, du Bureau international de l’édition française, le conseil d’administration du Restaurant de l’Hôtel de Ville de Benoît Violier, celui d’une remontée mécanique bernoise ou encore du Livre sur les quais, qu’elle vient de quitter (lire ci-dessous). Pour chacun de ses mandats, la bénévole énonce l’objectif de l’association ou de la fondation, les projets conduits ou à mener. «Je me réjouis que Vera Michalski soutienne financièrement la culture vaudoise, dans la lignée des familles Sandoz ou Leenaards, mais ce qui me touche vraiment, c’est qu’elle paie de sa personne, souligne Anne-Catherine Lyon, conseillère d’Etat chargée notamment de la Culture. Présider des séances de comité le soir demande de l’altruisme. Elle le fait avec compétence, gentillesse et un réel engagement.»

Certains, dès lors, estiment que la dame est partout, jouant de son influence. On a entendu qu’elle faisait la pluie et le beau temps en terre vaudoise. «Elle n’est pas plus autoritaire qu’un autre et ne cherche pas spécialement le pouvoir», assure une source bien placée. «Elle manque au contraire de tranchant, parce qu’elle déteste les conflits, ce qui rend parfois les choses compliquées pour l’entourage», précise une deuxième. «Son élégance suprême consiste à laisser entière liberté aux autres, y compris comme éditrice», estime Frédéric Pajak, avec qui elle a lancé la collection des Cahiers dessinés. De Vera Michalski, l’écrivain-dessinateur n’hésite pas à dire qu’elle est «la rencontre de sa vie», «quelqu’un de virevoltant, à l’énergie folle, une aristocrate au meilleur sens du terme».

«L’édition reste le cœur de mon activité. J’essaie de consacrer 80% de mon temps au groupe Libella (Buchet/Chastel, Noir sur Blanc, Libretto, Favre…) et 20% à la fondation. Mais après, où caser tous les mandats? Je n’ai pas eu de week-ends depuis longtemps», stipule l’amoureuse des livres. «Je suis admiratif qu’elle travaille autant en ayant autant d’argent. Elle a plusieurs résidences, dont une aux îles Moustiques, mais elle est beaucoup ici et au travail, souffle Jacques Poget, programmateur du Livre sur les quais. Elle sépare en outre très bien le mécénat et le business. Elle veut que son entreprise fonctionne comme une vraie entreprise, qu’elle soit rentable.»

La seule exubérance de Vera Michalski, peut-être, serait la construction d’un écrin pour la Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature, à Montricher. Un lieu à l’architecture étonnante, pensé pour des écrivains en résidence et garni d’une bibliothèque de plus de 80 000 ouvrages. On s’y presse en relatif grand nombre les soirs de rencontre avec des auteurs, malgré la distance, pour l’amour de la littérature, par gourmandise – Benoît Violier est en cuisine – et par reconnaissance. Vera Michalski aime cet endroit, qui a vu grandir ses deux filles, âgées aujourd’hui de 26 et 28 ans, établies à Varsovie et Buenos Aires. Elle en apprécie le calme – bien qu’on la dise festive –, la forêt, la proximité avec Genève. Elle y officie – encore – comme conseillère communale.

L’éditrice, pourtant, se revendique d’ici et d’ailleurs. D’origine bâloise, russe, autrichienne, elle grandit en Camargue, au milieu des chevaux mais sans téléphone, pour rejoindre Genève après le bac. Là, elle étudie les sciences politiques puis intègre l’Ecole de hautes études internationales. Elle entame une thèse sur les compagnons de route du communisme en France de 1928 à 1939. Elle se voit journaliste ou peut-être interprète. «J’avais envie d’un boulot qui déménagerait», glisse-t-elle dans un sourire, oubliant sa pudeur l’espace d’un instant.

A HEI, elle rencontre Jan Michalski, étudiant polonais, l’amour de sa vie. «Nous avions envie de faire quelque chose ensemble.» Ils fondent les Editions Noir sur Blanc en 1986, dans l’idée de faire connaître l’Europe de l’Est, la Pologne et la Russie dans le monde francophone. Et vice versa. Avant la chute du Mur, le couple publie et traduit notamment des ouvrages censurés par les régimes soviétiques. Le livre fondateur, pour Vera Michalski, reste Proust contre la déchéance, de Joseph Czapski, sur «le pouvoir littéraire comme moyen de résistance». Bienveillante et distante. Aristocrate et révolutionnaire.

«Mes enfants m’ont souvent demandé pourquoi je n’aidais pas plutôt l’Afrique»

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