«Le lendemain matin, il sortit de chez lui.» Il propose cette phrase banale pour illustrer la complexité de l’écriture scénaristique. «Le lendemain», au cinéma, je ne peux pas le dire. «Matin», c’est d’autant plus difficile qu’il n’y a plus de coq dans les villes. «Il sortit», pas de problème on voit l’action. «De chez lui», on doit déjà savoir qu’il s’agit de sa maison»… Et gare aux clichés littéraires. A un scénariste ayant indiqué «une ombre passa sur son visage», le metteur en scène demanda: «Je fais quoi? J’installe un volet sur le projecteur?»

La difficulté croît avec la complexité des situations. Par exemple: intérieur jour, sur la véranda de l’hôtel Mirabeau, à Lausanne, deux hommes dégustent une sole. L’un d’eux est journaliste au Temps; l’autre, c’est Jean-Claude Carrière. Très élégant dans ses habits de facture orientale, il tient une forme éblouissante. L’œil est vif comme l’humour, le verbe enchanteur, la culture prodigieuse. Le fameux scénariste, 82 ans, se remet pourtant d’une opération de la vésicule biliaire. Mais le sage oublie la souffrance pour ne retenir de l’épreuve que ses enseignements. «Votre corps devient un studio de cinéma. On vous incise le ventre, on y introduit un projecteur et une caméra; le chirurgien opère en regardant sur un écran. Et à la fin, on vous donne le DVD de l’opération. C’est le film d’horreur le plus effrayant qu’on puisse imaginer, verdâtre, noirâtre, visqueux, sanglant»…

Jean-Claude Carrière est de passage en Suisse romande où la Cie Paradoxe joue L’Aide Mémoire (dernière représentation Gland, Théâtre de Grand-Champ, je 28 février, 20h). C’est avec plaisir qu’il a revu cette pièce de 1967, la première qu’il a écrite – et qui a subi des traitements catastrophiques. Il évoque une mise en scène à Petersburg: d’un côté de la scène, un trampoline sur lequel les comédiens rebondissent en échangeant leurs répliques, de l’autre une piscine pour asperger les spectateurs. «Ce qu’un homme de mon âge a pu voir au théâtre comme extravagances… J’ai vu un Roi Lear en patins à roulettes!»

L’auteur entretient un rapport étrange avec sa création. En revoyant L’Aide Mémoire ou un film comme Belle de Jour, Jean-Claude Carrière se demande s’il serait ­encore capable d’écrire ces ­histoires. «On est inquiet de ne plus être ce qu’on a été. Ça tient proba­blement à ce que les ­politiciens appellent l’usure du pouvoir. L’usure de la création.» Scénariste pour Pierre Etaix (Yoyo), Buñuel (Belle de Jour, Le­ ­Fantôme de la ­liberté), Godard ­(Passion), Forman (Taking off, Les Fantômes de Goya), Oshima (Max mon amour), Wajda (Danton) ou Schlöndorff (Un Amour de Swan), il a toujours pensé que la fiction permettait de mieux saisir la ­réalité du monde que le documentaire.

La finance mène le monde, mais l’homme de lettres ne s’en formalise pas. «L’argent n’est pas immortel, et puis le bruit court qu’il est malade…» Il publie cet automne L’Argent, histoire d’y voir clair sur «ce demi-dieu en principe bienfaisant et qu’on en est venu à maudire. On peut imaginer un monde sans puissance financière, celui-ci a existé pendant des millions d’années. En revanche, un monde sans expression n’a jamais existé.»

La curiosité de Jean-Claude Carrière est inextinguible. On pose devant lui une coupe d’eau assortie d’un comprimé. Il s’étonne: l’industrie chimique a-t-elle périmé la rondelle de citron des rince-doigts? Il jette la pastille dans l’eau. Floup! elle s’épanouit en serviette tel un quick nénuphar, rappelant cette anecdote rapportée par le dessinateur Chaval: au cours d’un repas de noces, un paysan demande au majordome «C’est quoi, ça?» – «Un rince-doigts, monsieur». Le type concède: «Oui, à sotte question, sotte réponse»…

L’auteur de La Controverse de Valladolid a rédigé quelque 70 scénarios et publié autant de livres. Il a présidé la Fémis (Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son), animé des centaines d’ateliers dans le monde… Où trouve-t-il le temps de mener toutes ces activités? Tout sourire, il opte pour une réponse paradoxale: «Comment est-il possible de faire autant de choses? En les faisant lentement… Car les gens qui s’agitent toute la journée ne font rien.»

Jean-Claude Carrière incarne l’honnête homme dans son acception moderne. «Celui qui sait un peu de tout sur rien?» ironise-t-il. Non un généraliste humaniste, ouvert à toutes les cultures, curieux de la tradition comme de la relève, fin lettré sensible au langage des chiffres. Avec Peter Brook, il a adapté le Mahâbhârata, le livre sacré de l’Inde. Avec les astrophysiciens Jean Audouze et Michel Cassé, il a publié Conversations sur l’invisible. «La science contemporaine répond à des rêves très anciens. Le Mahâbhârata évoque le premier voyage interplanétaire, à bord d’un char céleste tiré par des chevaux invisibles, avec d’immenses nuages rouges qui préfigurent Cap Canaveral.» Il évoque des expériences sur le retournement du temps. «Michel Cassé m’a dit que le langage que nous employons, y ­compris le langage mathématique, est désormais impuissant à traduire les observations scientifiques.»

Bientôt Pierre de Patience sort au cinéma, et le scénariste s’envole pour la Californie où, seul sur scène avec une joueuse de sitar, il va dire le Mahâbhârata. Après Buñuel et Oshima, voilà Ganesh qui s’invite à la table. C’est pour ce long poème que le dieu à tête d’éléphant a inventé l’écriture, brisant sa défense droite afin de la tremper dans l’encrier. En Inde, Jean-Claude Carrière aime demander ce qu’est devenue la tête humaine de Ganesh, et ses interlocuteurs adorent exercer leur esprit sur cette question sans réponse. L’art du koan zen renvoie aux transpositions de Coluche, demandant «Quel âge avait Rimbaud?».