Verbier, ce n'est pas qu'un chapelet de stars en altitude et de concerts généreux. Depuis ses débuts, le festival a développé une intense activité pédagogique, qui se décline en stages instrumentaux, musique de chambre, techniques de relaxation, concerts impromptus dans le cadre d'un festival off en pleine croissance. Surtout, Verbier invite chaque année un orchestre de jeunes en résidence. En attendant de disposer de son propre ensemble, qui verra le jour l'année prochaine grâce au sponsoring de l'UBS, le festival a réinvité cette année la crème de la crème des orchestres symphoniques d'étudiants: celui du Curtis Institute of Music de Philadelphie, formation admirable qui fait office de réservoir à musiciens pour les meilleurs orchestres américains et du reste du monde.

«Chez nous tout le monde fait de l'orchestre. Il constitue la base même de notre école.» Pour Robert Fitzpatrick, le doyen du Curtis Institute, le secret de la réussite est simple: sur 167 étudiants actuellement inscrits à la prestigieuse école de musique de Philadelphie, cent participent régulièrement à la vie de l'orchestre, à raison de huit heures de répétition par semaine. Seuls les pianistes, organistes, chanteurs et compositeurs sont exemptés (pour d'évidentes raisons). Par contre, tous les étudiants dont l'instrument figure dans une formation symphonique ont l'obligation de s'intégrer à l'orchestre pendant la durée de leurs études, parallèlement aux sessions de musique de chambre et aux cours d'instrument.

La jeune violoniste Hilary Hahn, qui a si brillamment inauguré le festival, vient de terminer son diplôme au Curtis Institute. Malgré les évidentes dispositions de soliste qu'elle a dévoilées dès son plus jeune âge, elle a fait partie de l'orchestre symphonique comme tous les autres étudiants. Et l'expérience lui a été profitable: «Jouer au sein d'un orchestre développe la discipline mais aussi la qualité du dialogue et de l'échange avec les autres musiciens», insiste-t-elle. Après sa superbe prestation dans le Concerto de Beethoven, vendredi soir, elle s'est discrètement glissée dans les rangs des seconds violons pour la 2e Symphonie de Brahms donnée en seconde partie, comme une sorte d'hommage à l'esprit du Curtis Institute.

«La plupart des étudiants qui arrivent chez nous n'ont qu'une idée en tête: devenir solistes. Mais beaucoup se découvrent en cours de formation une vocation de musicien d'orchestre», souligne Robert Fitzpatrick. La preuve: un quart des musiciens qui occupent les pupitres principaux des cinq meilleurs orchestres américains (les «Big Five»: New York, Philadelphie, Chicago, Cleveland, Los Angeles) ont étudié au Curtis Institute. 95% des anciens étudiants du Curtis gagnent leur vie en pratiquant le métier pour lequel ils ont été formés. Aucune autre école de musique outre-Atlantique, pas même la Juilliard School de New York, n'atteint un tel taux de réussite. La sélection draconienne y est bien sûr pour quelque chose: chaque année, sur 800 candidats à l'examen d'admission, seuls quarante-cinq sont acceptés. Après quoi, la prise en charge financière est totale. Comme toutes les institutions culturelles américaines, le Curtis Institute fonctionne uniquement à l'aide de subventions privées (120 millions de dollars). «Les étudiants donnent naturellement le meilleur d'eux-mêmes, car ils ont conscience d'appartenir à une tradition de très haut niveau», se félicite le doyen.

L'école ne reste pas inactive face à l'évolution rapide du marché de la musique classique. «Nous avons introduit des cours de management culturel, de fund raising (recherche de dons en argent), mais aussi d'expression orale, précise Robert Fitzpatrick. De plus en plus de concerts – notamment ceux destinés au jeune public – sont précédés par une présentation des œuvres. Nos étudiants doivent apprendre à s'adapter à la demande. Le métier de musicien ne s'arrête pas aux partitions.» Autre évolution récente: l'arrivée massive, après les Asiatiques dans la décennie précédente (près d'un tiers de l'orchestre est composé de Coréens, de Chinois et de Japonais, surtout des filles), de musiciens d'Europe de l'Est, notamment des républiques de l'ex-URSS, qui abandonnent un système éducatif à la dérive pour chercher de meilleures conditions aux Etats-Unis.

Pour cet orchestre, le festival de Verbier représente une occasion unique de se frotter à des solistes et à des chefs d'exception, tels que Neville Marriner, James Levine, les pianistes Radu Lupu et Evgueni Kissin, ou le violoniste Vadim Repin. En novembre prochain, les jeunes musiciens du Curtis Institute auront le privilège d'accompagner la violoniste Anne-Sophie Mutter sous la direction d'André Prévin, au cours d'une tournée européenne qui célébrera les 75 ans de l'institution et qui les portera en Suisse pour quatre concerts.