Le festival de Verbier mandate, depuis 1997, la chorégraphe Noemi Lapzeson comme directrice artistique attachée à la danse. Elle organise des ateliers entre professionnels de la branche et invite, chaque année, une personnalité issue d'un courant précis de la danse contemporaine. Pour cette édition 1999, elle a invité la New-Yorkaise Vicky Shick, ancienne danseuse chez Trisha Brown. Entretien.

Le Temps: Quel est votre parcours professionnel?

Vicky Shick: J'ai commencé par une formation de danse classique. Puis, réalisant que ce n'était pas pour moi, je me suis essayée aux techniques modernes. J'étais à New York où j'ai pu assister à une représentation de Line Up chorégraphié par Trisha Brown. J'ai adoré ça au point de désirer en être capable. J'ai alors eu l'opportunité de travailler avec Sara Rudner – une danseuse remarquable qui avait travaillé avec Twyla Tharp – et j'ai eu le sentiment de réaliser là ma première véritable expérience en danse moderne. Je suis restée avec Sara Rudner trois ans, avant de me présenter enfin chez Trisha Brown. A la deuxième audition, elle m'a prise. Je suis restée six ans avec elle. Puis, lorsque j'ai eu un enfant, je me suis mise à travailler pour moi, ainsi que pour d'autres chorégraphes. J'ai également beaucoup enseigné.

– Qu'avez-vous appris auprès de Trisha Brown?

– De Trisha Brown, de Sara Rudner, j'ai tant appris. Tellement que je ne sais plus ce qui m'appartient. Trisha Brown fait d'incroyables mouvements. Elle a une fluidité qui remplit tout l'espace. Ce qui est très impressionnant avec elle, c'est la complexité du détail. On pouvait entraîner quatre mouvements seulement pendant deux semaines. Avec elle, je me suis rendu compte de l'incroyable possibilité du geste. La manière d'utiliser les muscles aussi. Au début pourtant, j'étais presque découragée: il est très difficile de déterminer, avec Trisha, où commence le mouvement. Tous les membres ont l'air de partir dans toutes les directions simultanément. C'est comme un film en continu, à la fois précis et clair, mais dont on ne peut déterminer ni le début ni l'aboutissement. Tout, avec elle, n'est qu'un flux. Il fallait avoir l'œil plutôt exercé. C'était un défi très mystérieux. Et passionnant.

– Quels gestes vous passionnent en particulier?

– Je me suis intéressée au geste quotidien, comme la marche par exemple (n.d.l.r.: cette approche est un des fondements de la modernité en danse). Je me suis focalisée sur le détail, pour construire un monde en soi. J'aime la précision. J'aime aussi ce qui dégage une impression de naturel. L'essentiel réside pour moi dans l'intimité que possède ce geste de tous les jours. Il me permet de créer quelque chose d'immédiat, de tranquille, d'intime. Ma démarche ne mène jamais à un aboutissement narratif.

– Partagez-vous l'opinion de Noemi Lapzeson quand elle souligne la disparition du maître dans l'enseignement actuel de la danse?

– Quand je suis à New York, j'y pense beaucoup. Nous sommes en effet un grand nombre à enseigner. Il y a vingt ans, on connaissait encore la notion de maître. Aujourd'hui, ça disparaît. Sans compter qu'à New York, il y a tellement de styles différents qui s'enseignent. On essaie ceci, on essaie cela. Il faut dire que n'importe qui, aux Etats-Unis, peut s'improviser professeur. Trisha Brown a aujourd'hui une école de huit enseignants qu'elle supervise avec beaucoup d'exigence, imprimant sa propre vision de la danse. Elle perpétue une continuité salutaire. Mais, en dehors de ses efforts personnels, je constate qu'une relation d'égalité s'est substituée à la relation maître-élève. Ici à Verbier, où je conduis le stage, nous nous mettons tous sur le même pied. Et ce n'est pas évident car personnellement, si je voulais transmettre quelque chose dans l'enseignement, ce serait l'importance de la discipline, de la concentration. Faire des grands mouvements, c'est extraordinaire, mais lever un bras et être conscient de tout ce qui se passe à ce moment-là, ça l'est plus encore.

– Qu'est-ce que Verbier représente comme opportunité pour la danse?

– La possibilité de réunir dans un même endroit, sous forme d'ateliers, des artistes qui se rencontrent et travaillent sérieusement leurs différentes pratiques. C'est très stimulant.

– Allez-vous danser pour le public à l'issue du stage?

– Je vais reprendre une partie de ma dernière création Hind Sight (1998), qui se danse en réalité avec six femmes, sur une musique de Kostas Kouris. C'est une pièce qui travaille sur l'intimité du geste et du monde féminin en particulier. La plasticienne Barbara Kilpatrick a réalisé les décors et des costumes magnifiques. J'en danserai seulement un extrait.

Verbier festival & academy, Danse contemporaine avec «La Niña del Niño Voyeur» de Foofwa d'Imobilité, avec Banu Ogan, et «Solo Study with Props», de Vicky Shick, le 28 juillet à 22h. Entrée libre. Renseignements: 027/771 82 82.