Dans cinq minutes, le pianiste entrera sur scène, accompagné de Martha Argerich. Il patiente dans la coulisse, jette des regards furtifs à gauche et droite, triture ses doigts pour les détendre. Le concert est filmé, une caméra immortalise l'image. Elle fera bientôt le tour du monde. Le Festival de Verbier n'a pas lésiné sur les moyens pour célébrer son dixième anniversaire. Une équipe de production télévisuelle s'est rendue sur place pour filmer l'événement. En attendant que le concert soit transmis sur des chaînes du monde entier, le directeur du festival Martin Engström frappe à nouveau un grand coup. Ce qui s'annonçait comme un événement purement médiatique prend une allure festive, ludique. Martin Engström a eu ses 50 ans mardi. C'est donc un double anniversaire qu'il fête ce soir-là dans une salle bondée, prête à applaudir une cohorte de virtuoses.

Huit pianos. Une vingtaine de vedettes du violon, de l'alto et du violoncelle. «Qui peut se targuer d'avoir une telle concentration de stars en si peu de mètres carrés?»fait remarquer un mélomane. C'est aussi ce que souligne Andy Sommer, réalisateur de Bel Air Media, chargé d'immortaliser l'événement. Et de raconter: «Nous avons travaillé nuit et jour depuis une semaine. Il a fallu sans cesse installer et démonter l'éclairage, déplacer les caméras, fignoler les plans. Nous avons fait un tournage ce matin. Les artistes étaient détendus, il y a eu des choses très drôles, ce qui nous permettra une sécurité en cas de pépin ce soir.» L'enregistrement se fait à haute définition, avec dix caméras et deux grues (l'une de 9 mètres, l'autre de 6 mètres). Autant dire, un matériel de pointe, destiné à satisfaire Arte et les chaînes de télévision aux Etats-Unis (NHK, WNET à New York).

Mais voici qu'Evgeny Kissin et Martha Argerich entrent en piste, tout beaux, tout maquillés. Le ballet des grues commence: suspendues au-dessus du public, les caméras tissent des allers-retours, comme de grandes bêtes silencieuses prêtes à fondre sur leur proie. Chacun suspend son souffle. Mozart résonne dans la salle, un Mozart léger, cristallin, plein de malice et de candeur (Sonate pour piano à quatre mains en ut majeur K.521). Les deux pianistes s'inspirent l'un et l'autre. En présence du tempérament argentin, le Russe se débride. Au toucher feutré d'Argerich répond le jeu scintillant et ingénu de Kissin. Emanuel Ax, Leif Ove Andsnes et James Levine arrivent à leur tour. Exit «Martha». Ils sont maintenant quatre – avec Kissin – à jouer une Sonate pour deux pianos de Smetana. Plutôt que d'entretenir la concurrence, les artistes s'écoutent, se concertent, avec un bonheur palpable. Puis vient la fête proprement dite. Gidon Kremer ouvre le rideau, débarque sur la scène accompagné de Vadim Repin, Nikolaj Znaider, Renaud Capuçon, Nobuko Imai, Yuri Bashmet, Mischa Maisky, Boris Bergamenschikow et tutti quanti… Le Birthday Festival Orchestra n'est qu'une addition de stars. Elles s'amusent en déclinant des variations sur le thème Happy Birthday concoctées par le compositeur Peter Heidrich (né en 1935). L'ensemble à cordes décline ces vignettes humoristiques d'après Haydn et Beethoven, avec une pincée de tango et un zeste de csardas hongrois en sus. Autre grand moment: le Concerto pour quatre claviers et orchestre de Bach. Evgeny Kissin anime le discours avec un sens aigu du rythme, auquel répond le piano racé de Martha Argerich. Plus discrets, Mikhail Pletnev et James Levine apportent le liant nécessaire. Instant de pure magie dans le largo, lorsque tous s'unissent dans des nuances douces, quasi impressionnistes.

La deuxième partie relève du pur show. Outre l'Ouverture Semiramide de Wagner, nos huit pianistes – s'ajoutent encore Leif Ove Andsnes, Lang Lang, Nicolas Angelich, Staffan Scheja, Claude Frank – tentent d'être synchronisés du mieux qu'ils peuvent dans la Chevauchée des Walkyries de Wagner ou encore le Vol du Bourdon de Rimski-Korsakov – le plus réussi de ces arrangements démentiels. Stars and Stripes Forever de Sousa enfile hymnes nationaux et mélodies kitsch. Les pianos font un bruit du tonnerre, tout cela rugit avec un son assourdissant. Mais l'essentiel n'est pas là: on s'amuse, on rit, et Martin Engström peut se faire applaudir dans un show qui, en plus de célébrer les dix ans du festival, est surtout un hommage à lui-même et à son charisme.