Il y a des concerts qui sortent de l’ordinaire: ce fut le cas avec Daniil Trifonov dimanche soir au Verbier Festival. A 25 ans, le pianiste russe s’affirme comme un ovni. Très concentré, le visage perlant de sueur, les épaules parfois voûtées au-dessus du clavier, capable de produire les plus belles sonorités, il a l’art de suspendre l’attention du public comme peu le savent. Tour à tour fougueux et délicat, oscillant entre les plus forts extrêmes sans jamais perdre le cap de la pensée musicale, il déploie toute une palette de couleurs au clavier.

Le pianiste russe cerne l’architecture des œuvres qu’il joue tout en leur insufflant une veine très personnelle. Il commence par la Chaconne pour violon seul en ré mineur de Bach dans la transcription pour la main gauche de Brahms. Le ton se veut solennel, dans une approche plus romantique que baroque. Daniil Trifonov fait ressortir les différentes lignes polyphoniques – tout cela d’une seule main! Il bâtit une arche tout en ménageant une certaine souplesse dans les transitions. On relève quelques duretés, toutefois, tellement le pianiste imprime une puissante rhétorique à la pièce. Après ce début magistral, austère, il passe à la Sonate en sol majeur D 894 de Schubert. Et ici, le ton change.

Ces mélodies suspendues, les méandres schubertiens, tout cela vit sous les doigts de Trifonov. Le toucher frôle par moments l’impalpable, créant des instants de magie. Le pianiste n’adopte pas des tempi trop alanguis: il fait avancer le discours. L’«Andante» est d’une candeur émouvante, avant le «Menuetto» et le rondo final, joué avec entrain et inventivité. On imagine le contraste avec les redoutables Variations sur un thème de Paganini de Brahms. Ici, Trifonov transforme le piano en un orchestre. De nouveau, il use de son toucher magique (le Trifonov touch!) dans les variations plus calmes.

Après l’entracte, il se mesure à la Première Sonate en ré mineur de Rachmaninov. Cette œuvre, extraordinairement difficile, dépeint en chacun de ses mouvements les «trois types humains contrastés» du Faust de Goethe (le Docteur Faust, Marguerite et Méphistophélès). L’«Andante» central est comme une oasis de lyrisme sensuel et voluptueux, encadré par deux mouvements plus virils. Le mélange de fougue incandescente et de délicatesse, l’élasticité du jeu, l’immense nostalgie qui se dégage de certains passages emballent le public. La mélodie oubliée «Alla Reminiscenza» de Medtner et le Prélude pour la main gauche opus 9 No 1 de Scriabine concluent ce récital sur une note plus apaisée.

Le lendemain, à 11 heures à l’Eglise, Marc-André Hamelin jouait les Quatre Impromptus D.935 de Schubert et la Sonate de Liszt. Le pianiste québécois refuse tout effet gratuit. Dans Schubert, il cultive un jeu extrêmement clair, sobre, articulé - classique en somme. Il est économe avec la pédale et tire des sonorités très délicates de son piano Bösendorfer. Mais son jeu, dans l’ensemble, paraît trop contrôlé. Il se laisse davantage aller dans la Grande Sonate en si mineur de Liszt. La forme y est admirablement dominée, la technique impressionnante, avec une fine sensibilité dans les épisodes lyriques, même si l’on n’atteint pas l’ivresse d’autres lectures. Le Prélude «Feux d’artifice» de Debussy (magnifique!) et la mélodie «Mes Joies» de Chopin/Liszt achèvent ce récital. Un piano moins personnel que celui de Trifonov, mais de haute tenue.