Cinq programmes en 17 jours. Les jeunes du Verbier Festival Orchestra ne chôment pas. Beaucoup d’orchestres professionnels rêveraient de jouer sous des baguettes aussi expertes et prestigieuses que celles de Yuri Temirkanov ou de Kurt Masur. «En deux ans, j’ai joué avec tellement de grands noms.» Christine Christensen, violoncelliste danoise de 27 ans, mesure la chance qu’elle a d’avoir été sélectionnée à Verbier. Ce n’est pas tant l’éclat des noms qui l’impressionne que le professionnalisme des chefs et des solistes invités (Vadim Repin, Leonidas Kavakos…).

Encore faut-il pouvoir s’adapter à chaque chef. Les différences sont énormes. «Certains chefs vous inspirent un lien et une sympathie directe. Pour d’autres, il vous faut plus de temps pour saisir leur geste, leur conception du métier. C’est comme dans la vie: certaines personnes deviennent instantanément des compagnons d’âme, d’autres nous sont plus éloignées.» Et pourtant, il ne s’agit pas de devenir copain-copain avec les chefs. Bien au contraire. «S’il faut choisir, je préfère un chef qui fait «peur» qu’une personnalité plus relâchée», explique la violoniste polonaise Lena Zeliszewska. Et de citer Yuri Temirkanov, patron du Philharmonique de Saint-Pétersbourg. «Temirkanov n’est pas votre «ami». Il inspire beaucoup de respect. Pas possible d’éparpiller son attention: il faut être entièrement là.»

Concentration, respect, distance nécessaire: Yuri Temirkanov n’en est pas moins bienveillant avec ses apprentis sorciers. Mercredi dernier, en répétition, il parlait d’une voix murmurée, avec si peu de mots que les musiciens devaient tendre l’oreille et décrypter chaque mimique sur son visage. «Il a un charisme incroyable. Soudain, l’orchestre est d’une discipline parfaite.» Impressionnant scherzo de la Dixième Symphonie de Chostakovitch. «Avanti, avanti», lance Temirkanov.

Les cordes et les piccolos hurlent et filent à toute allure. Terreur stalinienne.

Comme les musiciens viennent des quatre coins du globe, leur manière de jouer nécessite un ajustement permanent, jusqu’au diapason (440, 442 Hz, etc.) qui varie d’une nation à une autre. «Il faut être très sensible pour capter des choses différentes et s’ajuster», explique Sangah Nah. Cette flûtiste sud-coréenne de 23 ans étudie au Conservatoire national supérieur à Paris. «Je me sens plus proche des Européens que des Américains. Les Français travaillent sur la finesse et la délicatesse, c’est un son pur, clair, brillant, alors que les Américains recherchent plus d’ampleur, des couleurs plus franches et directes.»

Chaque concert implique un travail de préparation chez soi. Si les musiciens ont reçu les partitions un mois avant d’arriver à Verbier, ils doivent profiter de chaque minute pour arriver fin prêts en répétition. «Je travaille sur le son, la justesse, la manière de soutenir les phrases. Il faut sacrifier son temps pour que l’orchestre sonne au mieux», confie Sangah Nah. Un camarade de pupitre peut vous soutenir dans les instants décisifs. «J’étais première flûte solo et j’avais énormément de stress au moment de jouer le Requiem allemand de Brahms, lors de mon premier concert. Mon collègue hautboïste m’a beaucoup aidé.»

Une douzaine de couples se sont formés et mariés depuis les débuts de l’orchestre il y a dix ans. C’est dire combien la vie en commun (chalets, repas) est un ciment. Au concert, on se dépense sans compter, au point d’en ressentir des courbatures comme au lendemain d’un marathon. «Un collègue altiste a su qu’il tirait sur la corde dans la Symphonie alpestre de Strauss, mais il était tellement galvanisé qu’il a donné le maximum», raconte Christine ­Christensen. Les jeunes en ressortent grandis. Et les chefs savent qu’ils ont sous la main des troupes prêtes à leur accorder l’émotion à chair et à vif, là où certains orchestres professionnels sont blasés.

Beaucoup de couples se sont formés au sein de l’orchestre