Dix ans de rencontres, dix ans de soirées mémorables dans un lieu qui n'était pas prédestiné à la musique. Martin Engström a donné corps à un rêve qui pouvait paraître démesuré. Loin de faire l'unanimité à ses débuts, le Verbier Festival & Academy s'est imposé. Le public aime ce festival, tout comme les artistes qui l'animent et qui lui sont demeurés fidèles. Ils seront tous là, cet été, pour célébrer les dix ans d'une aventure exemplaire.

Samedi Culturel: Verbier, c'est devenu le rendez-vous des stars. Comment avez-vous fait pour les convaincre?

Martin Engström: Pendant longtemps, j'ai dirigé à Paris la plus grande agence de chanteurs en Europe. Je représentais plus de 220 artistes. Mais l'orchestre et la musique de chambre ont toujours été ma première passion. En créant ce festival, j'ai simplement suivi mes envies. C'est un projet qui me tenait à cœur, celui de réunir des artistes dans un cadre détendu, convivial, hors des sempiternelles tournées, pour qu'ils fassent de la musique ensemble.

Les vedettes ont-elles d'emblée joué le jeu?

Par chance, mon associé Avi Shoshani avait lui aussi un bon carnet d'adresses. Déjà, en 1994, nous avons pu convaincre Maxim Vengerov, Evgeny Kissin, Misha Maisky, Zubin Mehta, Kent Nagano, Yuri Temirkanov de monter à Verbier. Ils sont venus rien que pour nous. L'ambiance leur a plu, ce mélange entre la beauté du site et le fourmillement des jeunes, aussi bien à l'académie que dans l'orchestre.

D'accord, mais l'argent reste le nerf de la guerre…

Personne ne vient pour l'argent. Depuis le début, nous avons fixé un plafond: que les artistes se produisent une ou cinq fois, ils sont payés selon un montant forfaitaire. A Verbier, ils viennent aussi pour faire la fête. Et puis ils sont fatigués d'être traités comme des vedettes, comme des adultes sérieux.

Mais où avez-vous puisé l'argent pour lancer le festival?

Nous avons rédigé une description du projet avec le directeur de l'Office du tourisme. Nous avons envoyé cette brochure à 50 chefs d'entreprise en Suisse. Quarante-huit n'ont pas répondu. Cinq mois plus tard, Helmut Maucher, de Nestlé, m'a reçu dans son bureau. Il m'a dit: «Le service du sponsoring m'a déconseillé de vous aider.» Je lui ai demandé: «Et vous, Monsieur Maucher, avez-vous lu ma présentation?» Il a regardé sa montre et il a dit: «Asseyez-vous. Vous avez vingt minutes pour me vendre votre affaire.» C'est ainsi que j'ai obtenu 200 000 francs en 1992, que Nestlé a reconduits en 1993, ce qui a entraîné l'adhésion d'autres sponsors, entre autres la SBS.

Les débuts furent difficiles: un déficit de 400 000 francs en 1994, puis de 800 000 francs en 1995. Qu'est-ce qui vous a décidé à continuer?

Moi, je n'ai jamais pensé arrêter. Il fallait commencer fort pour se mesurer aux autres festivals. Avec le recul, je me dis que sans ces deux années de folie, Verbier ne se serait pas imposé sur la carte internationale. Grâce aux vedettes, à l'ambition du pari et au foisonnement des disciplines – musique, théâtre, danse –, le festival a tout de suite existé.

Votre programmation était plus audacieuse à ses débuts. Pourquoi avoir limé les arêtes?

Je me souviens d'avoir organisé des concerts de musique contemporaine où il n'y avait que 40 personnes… C'est pourquoi j'ai recadré les choses, toujours selon mes envies. J'aime beaucoup les orchestres de jeunes, parce qu'il y a une énergie positive, même si elle est imparfaite. Ce qui m'intéresse, ce sont les vedettes et la découverte des jeunes talents.

Vous êtes non seulement directeur du Festival de Verbier mais aussi viceprésident chez Deutsche Grammophon. Quel est l'état du marché discographique?

La musique symphonique est en panne, alors qu'au Verbier Festival, les concerts d'orchestre enregistrent un succès énorme. Le problème, c'est qu'avec l'arrivée du Compact-Disc, la plupart des mélomanes ont constitué une discothèque complète. Pire: le Compact-Disc ne se détériore pas! (Rires) Plus personne n'achète les Symphonies de Beethoven…

Les ventes ont-elles chuté?

Oui, comme pour les autres «majors», mais Deutsche Grammophon est un peu moins heurtée. Le fonds de catalogue représente plus de la moitié des ventes. Karajan reste une valeur sûre. La 6e Symphonie de Mahler par Boulez, qu'il a enregistrée il y a une dizaine d'années, s'est écoulée à 111 000 exemplaires. Parfois, on a le jackpot: l'an passé, la bande-son du film Frida a remporté un succès inattendu. Ce disque a sauvé l'année.

Comment réagissez-vous face à l'essor des labels indépendants?

Ces petites structures peuvent sortir des chefs-d'œuvre à très bas prix car elles n'emploient ni des vedettes ni des grands orchestres. Chez nous, on ne peut pas prendre des risques inconsidérés. Le budget pour un nouveau disque est calibré au millimètre près. L'enregistrement d'un récital de piano coûte environ 100 000 euros (technique, montage, location de salle, location du piano, frais de déplacement). Vous imaginez pour un orchestre…

Deutsche Grammophon ouvre la porte à des pianistes comme Yundi Li et Lang Lang. Le marché asiatique est-il votre porte de salut?

Nous sommes forcés d'être à l'écoute du marché. Le pianiste chinois Yundi Li, 21 ans, enregistre parmi les plus grosses ventes de la musique classique en Asie. Ce jeune homme est en train de conquérir le public européen. Ici, il doit convaincre par son jeu tandis que là-bas, une majorité du public l'a découvert sur les «talk-shows» ou dans les campagnes de publicité à la télévision. La tendance indique un nombre croissant de vedettes «locales», que ce soit au Japon, aux Etats-Unis, en Europe, au détriment des stars internationales.

Comment avez-vous fait pour réunir huit pianistes pour la soirée du 22 juillet?

C'est le résultat de trente ans d'expérience. Il faut être un peu fou, trouver des œuvres qui collent, négocier les droits avec les maisons de disque, les arrangeurs… Steinway, qui fête ses 150 ans, nous livre huit pianos neufs. Le concert sera enregistré par Bel Air Media puis vendu à des chaînes de télévision dans le monde entier: BBC, NHC, PBS aux Etats-Unis et Arte.