Festival

Verbier, la Mecque du «classique»

Depuis bientôt deux semaines, les concerts sous la grande tente et à l’Eglise de la station valaisanne se succèdent à un tempo effréné. Retour sur quelque temps forts

Depuis dix jours, Verbier est devenue une sorte de Mecque de la musique classique. La station grouille de musiciens, avec d’une part les «jeunes» de l’académie, d’autre part les «monstres sacrés» que l’on peut croiser dans les rues. Si Salomé et Elektra de Strauss (inoubliable Esa-Pekka Salonen!) ont déjà marqué les esprits, d’autres concerts ont constitué des «highlights» du festival.

Titan du clavier, Grigory Sokolov a donné un récital de plus de trois heures à l’Eglise il y a dix jours. Qui jouerait des sonates de Mozart pareillement? Le choix de tempi a de quoi dérouter, car tel mouvement rapide est joué lentement, et inversement! Le colosse cisèle ces œuvres au scalpel, avec une clarté d’articulation remarquable qui confine à la maniaquerie et à l’afféterie lorsqu’il se met à jouer «staccato»… La sonorité est belle, mais on l’a préféré dans la Sonate Opus 111 de Beethoven, combinant puissance tellurique et décantation métaphysique dans le sublime second mouvement.

Un pianiste méconnu en Europe

Parmi les six bis, les deux Nocturnes de Chopin étaient magnifiques; son premier Moment musical de Schubert penchait vers Beethoven; sa pièce de Rameau était ciselée; et l’ultime Prélude de Chopin (énorme!) a retenti avec un fracas colossal dans l’Eglise.

Si Sokolov «recrée» chaque œuvre à son idée, l’Américain Richard Goode, lui, cherche au contraire à être le plus naturel possible. Ce pianiste âgé de 74 ans, méconnu en Europe, a admirablement interprété les Sonates opus 109 et 110 de Beethoven. Il y a là une beauté de la sonorité, une fluidité dans les enchaînements, une forme d’évidence qui ont aussi nourri ses interprétations de Debussy (des splendides Préludes tirés du «2e Livre»).

«L’intello» Lucas Debargue

A l’inverse, le jeune Français Lucas Debargue est un intellectuel qui se cherche. Quelques duretés de toucher ont émaillé son récital. Mais une pensée est à l’œuvre, et cette façon de dépouiller la Sonate en la mineur D 784 de Schubert de tout sentimentalisme, avec une attention portée aux ruptures, aux silences, en fait une lecture forte. Il a livré une Grande Sonate de Liszt puissamment architecturée, très analytique, économe dans l’usage de la pédale – quoiqu’un peu trop sectionnée dans son déroulement global. Il s’est surpassé dans la Polonaise héroïque de Chopin donnée en bis, magnifique de brio.

Enfin, le jeune Américain George Li a fait forte impression dans un programme Beethoven (la Sonate «Appassionata») et Liszt. Son sens de l’architecture, sa palette de couleurs, et son extraordinaire agilité digitale expliquent pourquoi ce virtuose de 22 ans a remporté le second prix au célèbre Concours Tchaïkovski de Moscou en 2015. Seul bémol: quelques maniérismes, mais son art virtuose est saisissant.

La fougue racée du Quatuor Ebène

Côté musique de chambre, le Quatuor Ebène a conféré toute sa fébrilité à l’extraordinaire Quatuor en fa mineur opus 80 de Mendelssohn. L’ardent Joshua Bell et d’autres musiciens ont rejoint le groupe français dans un Octuor à cordes de Mendelssohn pétillant d’énergie (en dépit de quelques traits savonnés chez Bell). Autre «choc» avec l’Octuor à cordes de George Enescu, interprété avec une fougue du tonnerre de Dieu par Joshua Bell et un «boys band» constitué ad hoc. En showman, le clarinettiste suédois Martin Fröst a fait valoir son souffle envoûtant dans les Préludes de danses de Lutoslawski sous la direction de Joshua Weilerstein.

Le chef hongrois Gábor Táckacs-Nagy a pour sa part empoigné la Symphonie «Haffner» de Mozart et la Symphonie «Ecossaise» de Mendelssohn mardi soir à la Salle des Combins, après un Concerto de Schumann très subjectif et poétique, aux tempos modérés, par Mikhail Pletnev. Malgré quelques décalages et imprécisions, le Verbier Festival Chamber Orchestra a joué avec l’entrain qu’on lui connaît, mêlant attaques drues et phrasés gracieux. Pendant le concert, on entendait des feux d’artifice du 1er août comme pour ponctuer cette symphonie de Mendelssohn parmi les plus solaires et dramatiques.


Verbier Festival, jusqu’au 6 août.

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