«Il y a des myrtilles!» Samedi matin, dans les sous-bois de Verbier, une vingtaine de randonneurs escaladent un sentier pour atteindre une clairière. «On les entend déjà!» s'exclame une femme. «Il y a de la musique partout à Verbier, ça joue dans tous les coins», lui répond une autre. Un altiste répète au bord du sentier. Il se présente, parle dans un anglais contaminé par l'accent suisse-allemand, expose les rudiments de son instrument qu'il tend à deux personnes pour qu'elles essaient d'en tirer des sons. Puis toute l'équipe poursuit la marche, jusqu'à ce qu'une violoniste et un violoncelliste se joignent à l'altiste pour jouer sur une esplanade, face au glacier du Petit Combin.

Magie d'un concept

Le Verbier Festival & Academy a bel et bien commencé, avec son cortège de concerts, d'ateliers, de randonnées culturelles. Vendredi soir, sous la tente Médran, un chef et des chanteurs parmi les plus célèbres ont donné le meilleur d'eux-mêmes dans une Elektra d'anthologie (lire ci-dessous). Mais c'est dans cette clairière, suspendue sur le flanc de la montagne, en ce samedi matin, que résonne toute la magie du concept de la manifestation: trois jeunes musiciens de l'académie (le Trio Mondrian de Bâle) y font palpiter le cœur des mélomanes, d'abord avec Beethoven, puis en leur servant une page de Xenakis.

Langage pour le moins hérissé. «J'ai eu de la peine à entrer dans le truc, mais je ne pouvais pas m'en aller, commente une dame. Puis bon, ça s'est animé!» Les langues se délient, on apprend à se connaître, on revient sur le concert de la veille: «Ce n'était pas aussi dissonant que je l'avais imaginé», souligne l'un. «Je trouve que les chanteurs auraient pu mettre des tuniques grecques, avec des couleurs…», commente un autre.

Mais voilà qu'il est 10 h 30. Plus une minute à perdre, il faut dévaler la pente pour se rendre à l'église catholique où le public attend Julian Bliss. «En voilà un qui porte bien son nom!» commente un mélomane, après avoir entendu cet étonnant clarinettiste qui, à 14 ans, joue sans trac ni effort apparents. Les yeux de l'adolescent sont rivés sur le public. La respiration paraît ample et fluide, il attaque les notes en douceur, à l'image de son professeur Sabine Meyer. Et même l'humour pince-sans-rire de Jean Françaix ne lui résiste guère. Un prodige comme Verbier les aime.

Julian Bliss passera son après-midi à faire du parapente. France 2 n'a pas manqué le coup, qui a dépêché une équipe de techniciens pour filmer le garçon dans les airs. Pendant ce temps, Evgeny Kissin médite, lui qui fut aussi un prodige en son temps. Il a répété toute la matinée avec la redoutable Anna Pavlova Cantor. Le voici, à 19 h, sous une Tente Médran pleine à craquer. Il joue la Sonate en si bémol majeur D960 de Schubert. Le visage trahit l'effort de concentration, les yeux clignent: notre homme est dans un autre monde. Verbier n'est plus qu'une plate-forme d'envol vers une planète lointaine. Et le public réagit de manière très controversée à l'entracte. «C'étaient des larmes», confie cette admiratrice, avant d'ajouter: «Ce n'est jamais trop lent, Schubert.» Par contre, un critique musical n'ose taire son indignation: «Il met de la confiture et du miel partout. Il me donne faim, Kissin.»

Bref, le pianiste divise, après une lecture très personnelle de Schubert. C'est qu'il offre du compositeur une sorte d'exégèse sans pour autant nier ses émotions. Il jette un sort à chaque note, n'hésite pas à faire fluctuer le tempo: le voici qui tangue et s'enlise dans le mouvement lent. Il retrouve son toucher ailé et cristallin dans le scherzo. Toujours cette soif de hiérarchiser les plans sonores – son point fort –, toujours ce rubato qui donne le mal de mer – son point faible. Liszt supporte bien mieux les fluctuations de tempo. Et plus le concert avance, plus Kissin s'enflamme jusqu'à cette Mephisto-Valse No.1 aussi belle qu'un feu d'artifice, jusqu'à cet Impromptu en sol bémol majeur de Schubert où la main droite flotte comme une reine et la main gauche sourd comme l'ombre d'un spectre.

Djembés tardifs

Il est 23 h. Sept percussionnistes s'offrent encore un concert nocturne à l'église catholique. Une poignée de courageux, sortis pour la plupart de l'orchestre, viennent soutenir leurs collègues, applaudissent et hurlent comme une bande d'écoliers. Le concert s'achève par une pièce pour trois djembés, Okho, de Xenakis. Les musiciens rangent le matériel, tandis qu'un technicien du festival déclare à qui veut l'entendre: «Vous avez toute l'Afrique là. C'est la base, le son fondamental. Il a fallu 10 000 ans, que dis-je, 20 000 ans, pour aboutir à l'orchestre symphonique, en passant par les Egyptiens, les Grecs, les Celtes, les Gaulois…»

Verbier Festival & Academy, divers lieux, jusqu'au 3 août. Rens. au 027/771 82 82 et sur http://www.verbierfestival.ch.