Verbier, envols et bémols

Classique Le Verbier Festival s’est terminé dimanche soir avec une légère baisse de fréquentation

Cette 22e cuvée fut de haut vol malgré le franc fort

Il y a des concerts frappés par la grâce. Matthias Goerne, 48 ans, et le pianiste Menahem Pressler, 91 ans, ont médusé le public, jeudi soir dernier à l’Eglise de Verbier. Dès la première note du Dichterliebe de Schumann (Les Amours du poète), ils étaient en osmose. La beauté du son de Pressler, sa simplicité mènent le baryton allemand vers des cimes d’expressivité. Certes, le pianiste n’est pas toujours très précis, le chanteur doit s’ajuster à ses légères scories, mais toute la poésie de Schumann est là. «Ich grolle nicht» est impressionnant d’autorité, tandis que Matthias Goerne (bougeant et se moulant dans le clavier de Pressler) déploie un legato de miel dans d’autres lieder.

Autre temps fort du week-end: Daniil Trifonov a fait valoir ses qualités de chambriste aux côtés du violoniste Ilya Gringlots et du violoncelliste Truls Mork dans le Trio «Les Esprits» de Beethoven, le Notturno de Schubert et le Trio op.8 de Brahms. On a là un trio de stars ad hoc, formé pour l’occasion, et non un ensemble constitué de longue date. Loin de tirer la couverture à lui, Daniil Trifonov joue le rôle de rassembleur, tour à tour concertant et délicat (avec des couleurs miroitantes dans Schubert). Le violon plutôt acidulé de Gringolts est affaire de goût, face au violoncelle somptueusement charnu de Truls Mork. Mais l’esprit de la musique de chambre était plus palpable dans les morceaux joués le lendemain par les jeunes participants de l’académie (inégaux, certes), ayant travaillé les partitions durant deux semaines avec des coaches.

Samedi soir, la Sud-Africaine Pretty Yende (en robe jaune) faisait valoir sa voix rayonnante et pulpeuse dans l’Exsultate, jubilate de Mozart à la Salle des Combins. Jo­shua Bell avait à peine entamé le Concerto pour violon No 1 de Bruch qu’une jeune pianiste italienne se préparait à jouer à 20 heures à l’Eglise. Ayant remporté le Concours de Montréal à 18 ans puis la Médaille d’argent au Concours Van Cliburn à 20 ans, Beatrice Rana, 22 ans, a toutes les chances de faire une grande carrière. D’abord elle joue avec une étonnante assise. Le son est grand, quoique fouillé dans l’articulation et les nuances. Elle cerne l’architecture des œuvres qu’elle joue, comme la Sonate No 2 de Chopin (empoignée avec autorité!) ou la Valse de Ravel (très bien construite). Warner lancera son premier disque de concertos sous la conduite d’Antonio Pappano dans quelques mois. A suivre.

Quant à cette 22e édition, c’est un «bon cru», selon les organisateurs, malgré une baisse du nombre de billets vendus (30 000) comparativement à l’été dernier (33 000). Le franc fort pénalise le festival, d’où certains concerts aux Combins (Denis Matsuev et Khatia Buniatishvili) qui n’ont pas fait le plein. 39% des billets ont été vendus durant le festival, ce qui dénote un changement de comportement au sein du public. Mais le directeur Martin Eng­stroem – qui enregistre un «déficit minimal» – s’estime heureux, vu la «conjoncture économique particulièrement difficile». «L’époque où il suffisait d’afficher un grand nom pour remplir une salle est révolue. Il faut apprendre à connaître votre audience et être proactif.»

La pluie, les soirs d’orage, reste un obstacle majeur à la Salle des Combins. Martin Engstroem entend approcher la Commune de Bagnes pour renforcer la toiture de la salle temporaire. Il rêverait même de faire bâtir «une salle de 800 places dédiée à la musique de chambre», pour parer à l’inconfort à l’Eglise, où les sièges sont très durs. «Ces concerts sont souvent pleins. Il me semble que ce serait plus réaliste d’avoir une salle de 800 places à Verbier – qui pourrait servir à d’autres usages – que de 1800 places.» Mais encore faut-il convaincre les autorités et la population locales. «La décision politique de faire construire une salle requiert beaucoup de courage et de vision.»

39% des billets de concert ont été vendus durant le festival