Des têtes d’affiche, des talents émergents, des master class, des activités de formation, des orchestres de jeunes: au Verbier Festival, l’offre est pléthorique. Après un été 2021 à la voilure un peu réduite en raison de la pandémie, le festival retrouve sa vitesse de croisière habituelle. Piano, musique de chambre, orchestre, opéra: il y en aura pour tous les goûts.

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Le directeur, Martin Engstroem, et son équipe ont pris des dispositions rapides après le 24 février et l’invasion russe de l’Ukraine. Ils se sont séparés du directeur musical Valery Gergiev, du pianiste Denis Matsuev et d’une fondation russe jugés trop proches du gouvernement de Poutine. Ils n’ont pas pour autant écarté l’importante communauté de musiciens russes qui a toujours fait partie de l’ADN du festival. Beaucoup d’entre eux – Evgeny Kissin, Daniil Trifonov, Mikhail Pletnev et des prodiges en devenir – seront présents cet été. Une réponse nuancée par rapport à une situation sans précédent.

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Le Temps: Vous avez très vite modifié le concert d’ouverture du Verbier Festival en changeant le programme, le chef et en invitant la jeune pianiste ukrainienne Anna Fedorova. Pourquoi?

Martin Engstroem: A cause de l’agression russe contre l’Ukraine. Nous devions faire quelque chose. Nous devions montrer que nous n’étions pas d’accord. Vous savez, les relations avec les musiciens, les donateurs et les sponsors ne s’improvisent pas du jour au lendemain. Il faut du suivi à long terme, de l’investissement personnel, et voilà qu’à la suite de l’ouverture du conflit, nous avons dû briser certaines de ces relations. Ce fut douloureux, mais nous ne pouvions pas temporiser.

Et pourtant, l’affiche 2022 du festival convoque encore beaucoup d’artistes russes. Vous avez choisi de ne pas les boycotter comme certains concours musicaux en Occident…

Vous ne pouvez pas traiter tous les artistes russes de la même manière sous prétexte qu’ils ont un passeport russe ou qu’ils sont nés là-bas. Beaucoup de musiciens et d’étudiants à l’académie ne résident d’ailleurs pas en Russie, même s’ils ont de la famille ou des proches là-bas. Ils travaillent leur instrument, ils se perfectionnent, ils veulent gagner leur vie avec la musique, voilà tout.

Les compositeurs russes n’ont pas été écartés non plus…

Songez à Dostoïevski, Tolstoï, Gorki, Tchaïkovski, Rachmaninov… La littérature russe, la musique russe constituent un héritage culturel qui dépasse les frontières de la nation et appartient au monde entier. Ce n’est pas un héritage russe per se.

La soirée d’ouverture convie une figure très attachante, le compositeur Rodion Chtchedrine, qui fêtera ses 90 ans en décembre prochain. Que représente-t-il pour vous?

Chtchedrine est venu régulièrement au festival depuis 1997. On le voyait ici avec sa femme, la grande danseuse Maïa Plissetskaïa, décédée en 2015. Chtchedrine a toujours eu un chalet mis à disposition par des amis du Verbier Festival où il pouvait composer durant l’été, à la manière de Gustav Mahler dans son cabanon en bois à Toblach. Il a écrit des œuvres pour nous. Il a occupé le poste de président de l’Union des compositeurs de la Fédération de Russie juste après Chostakovitch.

Du reste, la colossale «Quatrième Symphonie» de Chostakovitch sera jouée aux côtés de Chtchedrine et du compositeur ukrainien Valentin Silvestrov. Un choix moins paradoxal qu’il n’y paraît?

Comme vous le savez, le destin de Chostakovitch a été marqué par ses relations difficiles avec Staline et le Parti communiste. Silvestrov a composé il y a quelques années une pièce a cappella: Player for Ukraine. Ce sera une prière pour nous, pour le public, pour les victimes du conflit. Vous voyez qu’il y a passablement de messages derrière ce concert d’ouverture.

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Le lendemain, samedi 16 juillet, vous programmez un «Don Giovanni» qui s’annonce comme un temps fort du festival. A quoi le public peut-il s’attendre?

Il n’y aura ni décors ni costumes mais une mise en espace, agrémentée d’un dispositif nouveau et inédit. De grands écrans LED seront placés derrière l’orchestre et aux abords de la scène pour une animation multimédia en toile de fond afin d’accompagner la musique et le livret. Le même concept sera utilisé pour Le Bal masqué de Verdi lundi 25 juillet. Le baryton suédois Peter Mattei est l’un des plus grands Don Giovanni de notre époque! Magdalena Kozena, l’épouse de Sir Simon Rattle, abordera pour la première fois le rôle de Donna Elvira.

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D’autres rendez-vous à marquer d’une pierre blanche? Ou faut-il tout voir, tout entendre?

Je citerais le Géorgien Tsotne Zedginidze: un vrai petit phénomène! A 13 ans, il joue déjà incroyablement du piano et compose ses propres pièces. Si vous venez à son récital le 17 juillet, vous pourrez dire plus tard que vous y étiez! Verbier adore faire découvrir de nouveaux talents.

Et la vente de billets de concerts, comment se passe-t-elle?

Pendant longtemps, c’était déjà assez difficile de monter un festival de musique classique. Maintenant, vous devez gérer une pandémie, les aléas de la politique russe, l’animation des réseaux sociaux et passer des coups de fil pour atteindre un public qui ne vient pas aussi facilement au concert. C’est compliqué… et encore plus compliqué qu’auparavant!


Verbier Festival, du 15 au 31 juillet.