Il est 23 heures, les musiciens de l'UBS Verbier Festival Youth Orchestra se rendent au Pub Mont-Fort après une rude journée de travail. Bières et baby-foot. «Et dire qu'il y a quelques mois, j'ai entendu Thomas Quasthoff au Festival de Pâques de Salzbourg. Aujourd'hui, je le croise dans la rue, on se dit «Salut!». Il est même venu ici jouer au baby-foot.» Cette violoncelliste n'en revient pas. Comme tant d'autres musiciens de l'orchestre, elle s'émerveille de jouer sous la conduite de grands chefs et de côtoyer des artistes internationaux.

Les 108 musiciens de l'UBS Verbier Festival Orchestra sont unanimes: nourris, logés, ils bénéficient de conditions optimales (y compris d'un peu d'argent de poche). Depuis un mois, ils travaillent d'arrache-pied. Tous les jours, ils digèrent de nouvelles œuvres, s'adaptent aux chefs d'orchestre qui se succèdent l'un après l'autre. Une manière de simuler la vie d'une formation professionnelle. «L'orchestre est une merveilleuse parabole: malgré nos différences, malgré nos origines éclatées, il y a tant d'amour que le résultat s'en ressent», s'exclame l'altiste Daniel Stewart, 21 ans, de San Francisco, avant d'ajouter: «Trop souvent, les orchestres dans les conservatoires de musique ressemblent à des classes. Voilà pourquoi les festivals d'été sont essentiels pour notre développement.» «C'est un modèle de paix et de liberté», souligne la percussionniste espagnole Blanca Gascon. Et de comparer Verbier à une bulle générant une atmosphère «spéciale», un peu éloignée de la réalité.

S'il existe depuis 2000, l'UBS Verbier Festival Youth Orchestra a rapidement forgé sa réputation. Cette année, 1350 musiciens ont auditionné pour 51 places. «L'orchestre est bien connu dans le milieu musical», explique Nerina Mancini, 25 ans. «J'ai retrouvé ici des amis que j'avais déjà côtoyés dans d'autres orchestres de jeunes.» Mi-Suisse mi-Italienne, cette violoncelliste a vécu 14 ans à San Francisco avant d'obtenir une bourse privée pour étudier en Europe. Elève de Thomas Demenga, à Bâle, elle a déjà participé à d'autres orchestres de jeunes, entre autres le Gustav Mahler Jugendorchester. «L'esprit, à Verbier, est tout à fait différent: les concerts font partie du festival, nous avons énormément de programmes à monter. Au Gustav Mahler Jugendorchester, les musiciens apprennent un ou deux programme(s) qu'ils rôdent ensuite en tournée.» L'éventail des nationalités est plus vaste à Verbier: l'orchestre recrute ses membres dans le monde entier (34 pays), contrairement au Gustav Mahler Jugendorchester confiné à l'Europe.

Certains d'entre eux viennent de très loin. Rimma Yermosh, 23 ans, est née en Ukraine. «J'ai découvert l'orchestre à travers une publicité sur le Net. Quand j'en ai parlé à mon professeur de violon, à Kharkov, elle s'est souvenue avec enthousiasme de la Suisse, où elle avait naguère étudié auprès de Josef Szigeti.» Rimma Yermosh termine actuellement un «Masters» au New England Conservatory de Boston. «C'est la troisième année que je viens à Verbier. Le niveau n'a cessé d'augmenter. Les responsables savent mieux cibler les besoins de l'orchestre.» Elle occupe le poste de premier violon solo, qu'elle partage avec une coéquipière. Son rêve? «J'aimerais faire une carrière de soliste, ou alors être Konzertmeister. Mon professeur à Boston croit en moi. J'ai l'intention de passer des concours. La musique de chambre m'intéresse aussi.»

Elle n'est pas la seule à avoir quitté son pays pour parfaire ses études. Née à Saragosse, Blanca Gascon s'est perfectionnée en Allemagne. Aujourd'hui, elle gagne sa vie en jouant free-lance dans des orchestres et en faisant de l'assistanat à l'Académie de musique de Detmold. «Je ne gagne pas assez pour vivre. J'aimerais bien trouver un job, si possible en Espagne. Mais la situation est difficile là-bas: la plupart des orchestres sont récents et les musiciens sont trop jeunes pour partir à la retraite.»

Si les débouchés restent précaires, plusieurs ont obtenu des postes dans des orchestres professionnels. «Dès le mois de septembre, je jouerai dans l'Orchestre de Malaga», explique le violoniste Felipe Rodriguez. Judith McIntyre, Canadienne, vient de décrocher un emploi de violoncelliste à l'Orchestre symphonique du Colorado. Et Nerina Mancini entrera à l'académie du Bayerisches Rundfunk Orchester de Munich, où elle sera formée au métier de musicien d'orchestre. L'expérience au sein d'une formation de jeunes contribue à favoriser leurs chances, mais elle n'est pas une garantie. Les musiciens ont beau présenter leur curriculum vitae, ils sont sélectionnés par audition. Seules leurs compétences peuvent leur ouvrir la grande porte.