A mi-parcours du Verbier Festival, le niveau des concerts s’avère globalement très élevé. Grigory Sokolov a livré l’un de ses meilleurs récitals à la salle des Combins vendredi dernier. Et pourtant, les conditions météo n’étaient pas bonnes. Il a plu; la soirée était ponctuée de coups de tonnerre. Mais le pianiste russe n’a pas cillé, imperturbable, rythmant les morceaux de ses allers et venues monocordes des coulisses à l’estrade.

Bourrasques brahmsiennes

Comme toujours dans Beethoven, Sokolov met en valeur la structure musicale dans la Sonate opus 2 No 3. Son jeu précis, méticuleux, entre notes détachées et legato, évoque celui d’un orchestre tellement les plans sonores sont clairs. Le pianiste frôle le côté obsessionnel et mécanique par moments, mais le discours est d’une telle transparence qu’on se laisse gagner par l’émotion à nu, dans l’«Adagio» en particulier. Les «Bagatelles Opus 119» (aux tempi parfois bousculés, inattendus) sont pleines de tendresse et d’ironie.

Mais le plus beau, ce sont les Pièces de l’Opus 118 et 119 de Brahms. La délicatesse du toucher, le soyeux admirable, contrastant avec quelques bourrasques bien brahmsiennes, au sein d’une structure solidement charpentée, mettent en valeur les diverses facettes de cette musique. La part de mystère cohabite avec la logique la plus rigoureuse. Et les bis (Schubert, Chopin, Rameau…) sont un kaléidoscope de l’art du pianiste russe.

Capuçon-Schiff: un duo attendu

Très attendue, la première rencontre sur scène entre Renaud Capuçon et András Schiff a conquis le public dimanche matin à l’église. Jouant sur un beau piano Bösendorfer, András Schiff (après une Sonate de Debussy subtile) mène le discours dans la Sonate No 2 en ré mineur de Schumann. Très économe avec la pédale, il fait ressortir d’innombrables détails (contrechants, voix intérieures) que l’on n’entend pas habituellement. Le côté inquiet et instable de Schumann éclate au fil d’échanges très serrés entre le violon et le piano (décidément leader); la magnifique romance apporte une accalmie bienheureuse.
Admirablement investi, le violoniste français domine la Sonate de César Franck. Ici, le piano de Schiff (aussi dépouillé soit-il) semble un peu sec par endroits; le premier mouvement et le mouvement lent central, splendide de sonorités, sont un pur bonheur! Le bis mozartien permet de savourer le toucher si éloquent de Schiff.

Le jeu engagé de Marc Bouchkov

Joshua Bell, au jeu très physique, brillant, ardent, lyrique, exagérant parfois certains effets, a été acclamé dans le Concerto de Dvorák. Moins connu, le violoniste Marc Bouchkov jouait en duo avec le jeune pianiste russe Dmitry Masleev mardi matin à l’église. Après Schubert et Brahms (au lyrisme serein et tourné vers l’intérieur), les deux artistes ont empoigné avec une force peu commune la Sonate pour violon et piano de Chostakovitch. Marc Bouchkhov possède à la fois l’autorité et la fibre lyrique propres à cette musique.

Lahav Shani, un chef très prometteur

N’oublions pas les orchestres de Verbier. Le chef et pianiste israélien de 30 ans Lahav Shani a su conférer un lyrisme envoûtant – dans une ligne très continue – à la Symphonie «Ecossaise» de Mendelssohn. Le Verbier Festival Chamber Orchestra y a fait valoir ses cordes chaleureuses et ses vents inspirés. Le Verbier Festival Orchestra, lui, a joué avec élan et vitalité la Symphonie «La Grande» de Schubert sous la direction de Manfred Honeck. Ne manquait qu’une note d’émotion dans «l’Andante con moto» central, trop droit.

Le Quatuor Ebène en fête

Enfin, le Quatuor Ebène a ému avec le merveilleux Antoine Tamestit dans le Quintette en sol mineur K.516 de Mozart (aux phrasés pleins d’affects, de tendresse). Quelle joie de vivre et quel lyrisme dans le Sextuor «Souvenir de Florence» de Tchaïkovski qui suivait! L’altiste norvégien Lars Anders Tomter et le violoncelliste suédois Frans Helmerson ont contribué à ce succès. La valse des concerts n’a pas fini de rendre ivre le public – et l’on passera sous silence les déceptions pour ne pas froisser la fête.


Verbier Festival, jusqu’au 3 août.