Critique: «Luisa Miller» au Verbier Festival

Verdi servi en tranches

Gianandrea Noseda, c’est d’abord un chef d’opéra. Il fallait le voir empoigner lundi soir l’Ouverture de Luisa Miller de Verdi, à la Salle des Combins. Cette fougue extraordinaire, ce geste cinglant, cette façon de faire sonner les cordes et les cuivres confèrent sa théâtralité à l’œuvre. Le clarinettiste solo du Verbier Festival Orchestra, tout en courbes élégantes, se distingue parmi les musiciens.

La suite fut plus problématique. D’abord la distribution est un peu inégale, et puis rien n’est plus frustrant que d’entendre un opéra – ici en version de concert – découpé en extraits. Les solistes défilent l’un après l’autre pour chanter leurs airs (ou duos, trio et quatuor) puis quittent le plateau pour céder leur place au (x) suivant(s). Ce fractionnement rompt la continuité dramatique de l’œuvre. Mais surtout, il empêche les chanteurs de s’abandonner complètement. Il aurait mieux valu donner l’opéra dans son intégralité que de le saucissonner en morceaux choisis.

Les différences de coffre sonore d’un chanteur à l’autre sont parfois flagrantes. Le jeune baryton Simone Piazzola (Miller) avait à peine chanté ses deux airs de l’acte I que la basse suisse-ukrainienne Vitalij Kowaljow lui succédait pour camper le comte Walter. Cette voix au grain noir, assise sur de puissants graves, paraît deux fois plus forte que celle de Piazzola! Mais le jeune chanteur italien a pour lui un beau legato et une élégante ligne de chant caractéristiques d’un baryton Verdi. La voix doit simplement encore se développer, tout comme celle de la soprano italienne Erika Grimaldi qui remplaçait Sonya Yoncheva. Cette Luisa séduit par son timbre rond et gracieux, agile dans l’aigu, mais elle manque de projection vocale.

Très attendu, Piotr Beczala dégage un aplomb impressionnant en Rodolfo. On a affaire à un ténor ardent dont la voix passe aisément la rampe. Son chant est rayonnant, quoique pas le plus raffiné qui soit. Il ne faut pas attendre de lui qu’il colore sa voix ou fouille les nuances. Les aigus sont ouverts et charnus, et sa fougue italianisante l’emporte dans le très bel air «Quando le sere al placido». La mezzo Daniela Barcellona (Federica) possède une voix de caractère, aux graves corsés, plus impliquée scéniquement qu’Erika Grimaldi. L’un des meilleurs moments, c’est le quatuor du deuxième acte entre Luisa, Federica, Walter et Wurm où les voix a cappella – donc à découvert – se montrent étonnamment justes. Mais le souffle attendu dans cet opéra si merveilleusement ouvragé ne s’installe jamais sur la durée, en dépit de l’accompagnement orchestral de haut vol.

Les Danses symphoniques de Rachmaninov complétaient cette soirée curieusement conçue. A nouveau, on se laisse emporter par la direction très énergique de Gianandrea Noseda. Le chef milanais veille sur ses poulains. Il se dépense sans compter, transpirant à grosses gouttes. Il accompagne les interventions des bois solos (hautbois, clarinette, saxophone) dans le premier mouvement qui tangue entre sonorités russes et influences de la musique américaine (Rachmaninov a composé l’œuvre aux Etats-Unis pour Eugene Ormandy et l’Orchestre de Philadelphie). Le deuxième mouvement – le plus inspiré des trois – est admirablement chaloupé sur ce rythme élégiaque de valse. Puis le mouvement final est mené avec autorité, toujours sous la baguette alerte de Gianandrea Noseda. Le directeur musical du Teatro Regio de Turin s’affirme aussi comme un grand chef symphonique.