Roman

Vérité et fiction dans les Alpes tessinoises

Daniel Maggetti fait le portrait fragmentaire mais saisissant d’une possible aïeule des montagnes

Donner à voir un passé à travers le présent de l’écriture; donner à voir une histoire à travers les mailles de la fiction; donner à voir une région à travers ses chroniques; donner à lire une langue à travers une autre; tel semble le projet que poursuit Daniel Maggetti, écrivain et professeur à l’Université de Lausanne, spécialiste des lettres romandes. Ses romans, La Veuve à l’enfant et, aujourd’hui, Une Femme obscure en témoignent.

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Si le pittoresque n’est pas absent de ces livres – images du Tessin entre Centovalli et Maggia où Daniel Maggetti a grandi –, il n’est là qu’en apparence. Un certain «exotisme» sud-alpin se dessine bel et bien en surface, mais l’essentiel est ailleurs et l’écrivain vous y entraîne peu à peu. L’essentiel se dévoile progressivement dans l’appel de la fiction, dans l’appel de l’enfance, dans l’appel de la montagne et des histoires entendues jadis: «Le souvenir de ma grand-mère est un tissu si troué que Melanía n’attendait que d’être inventée à partir des dates nues et des indications lapidaires des registres de la paroisse et de la commune; j’ai répondu à l’appel, me suivrez-vous?» s’interroge Daniel Maggetti dès les premières pages de cette Femme obscure.

Un pouvoir néfaste

Très vite, on suit le narrateur. Car son histoire vous jette un sort et vous saisit. Melanía, aïeule et héroïne de l’ombre, possède en effet un don fatal qui se dévoile dès l’enfance au chevet de sa mère malade: «Elle n’avait pas dit un mot, elle n’avait pas tendu la main, juste fixé le visage squelettique et diaphane […], le lendemain la mère était morte.» Voilà la fillette sûre de son pouvoir «néfaste et secret, capable d’étouffer ou même d’anéantir les femmes qui vivaient près d’elle» et possédée par l’idée qu’elle «serait un jour la seule femme de la maison, la pazienza è la virtù dei forti

Etoffe rebrodée

La force du livre est de créer des attentes pour mieux les déjouer. Daniel Maggetti ne nous invite pas à entendre un conte des montagnes de son enfance, ni à entrer dans les légendes, ni à rencontrer directement ses ancêtres. Il parcourt une mémoire, rapporte des on-dit, va-et-vient, remplit des trous, habille des documents retrouvés, des notes lacunaires: «…, l’imagination s’emballe, à partir de quelques détails glanés en marge de ces documents à la fois éloquents et muets.» La trame qu’il propose est pleine d’accrocs, de raccommodages, de légers plis qui créent une étoffe littéraire singulière, étrange et presque intime comme un vieux linge maintes fois utilisé et rebrodé pour en cacher les imperfections.

Rien n’est sûr. Rien n’est à prendre, ici, au pied de la lettre. Comme ces prénoms, ou même ces personnages qui parfois, sur les photos jaunies, jouent le rôle de quelqu’un d’autre: «Je dis Severino, mais il ne faut pas se fier aux prénoms et les prendre pour argent comptant, je les ai changés dès le premier chapitre, enfin pas tous, seulement ceux qui auraient produit des confusions avec cette manie catholique d’appeler les enfants comme leurs grands-parents, on perd ses repères en un rien de temps.»

Pauvreté et solitude

Et pourtant des liens se tissent, les familles se composent et se recomposent autour des maisons et de maigres biens, dont on espère hériter. La précarité de la trame narrative fait écho à celle de la vie. On meurt facilement, on souffre le plus souvent en silence car il n’y a personne à qui se confier – c’est particulièrement vrai pour les femmes; on est pauvre, terriblement pauvre, et on s’exile dès qu’on est un homme valide, en quête de quelque miracle pécuniaire. Mais la providence, si elle y consent, vous fait payer très cher ses largesses.

Rien n’est jamais acquis. Le narrateur, d’ailleurs, ne cesse de revenir à ses registres – «j’ai voulu vérifier la date du baptême dans les archives de la paroisse, mais le volume qui m’aurait permis d’en avoir le cœur net avait disparu, emprunté ou dérobé?, j’ai donc été contraint de me référer à d’anciennes notes assez sommaires.». Et s’il ne cesse de souligner la part d’invention qui est la sienne, c’est une autre manière de montrer la fragilité des êtres, de leurs histoires et de leur trajectoire. Seuls les plus robustes – à l’image de Melanía – survivent et tracent leur chemin, fût-ce dans l’obscurité.

Charme

La langue du livre elle-même est une réinvention. Daniel Maggetti aurait pu choisir d’écrire non pas en français mais en italien. Sauf que la langue des vallées où il a grandi est un dialecte tessinois. Et puis, c’est le français qu’il travaille en professeur de lettres romandes. D’où cette langue hybride, à la fois précieuse et truffée de mots locaux en italique – bien nommée en l’occurrence! – qui renvoient au parler qui court sous le texte, aux nouvelles, aux bavardages, aux confidences qu’échangeaient peut-être entre eux ses héros villageois.

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Autobiographie, chroniques, fiction, racontars, souvenirs, registres, documents, ouvrages historiques, vieilles photographies, langues, dialecte, sentences morales et religieuses, tout cela s’allie et se fond pour recréer avec force un monde disparu. Etonnamment, en donnant sans cesse à voir l’enquête littéraire à l’œuvre, en recousant entre eux des fragments disparates, Daniel Maggetti offre au lecteur la sensation de pouvoir à son tour entrer de plain-pied dans ces lieux et dans ces histoires, de suivre de tout près la vie de Melanía et des gens des villages alentour. Et, de toutes les façons, à la fin, le charme opère, et, comme le note le narrateur, «c’est trop tard pour reculer, car on y a cru un peu, à la fable d’une existence, à un récit qui ne serait pas brisé».



Roman - Daniel Maggetti - Une Femme obscure Zoé, 126 p.

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