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«La vérité sur l’affaire Harry Quebert», l’odyssée de Jean-Jacques Annaud

La RTS puis TF1 dévoilent les 20 et 21 novembre l’adaptation du roman de Joël Dicker. C’est la première fois que le réalisateur de «La guerre du feu» et de «L’ours» se frotte à la série TV. Il détaille son aventure

Il n’avait pas lu le roman. Alors que des bureaux hollywoodiens se penchaient sur le cas Quebert, dont les équipes de Steven Spielberg et celles de Barry Levinson, Jean-Jacques Annaud s’est fait conseiller le livre de Joël Dicker par son entourage. «Je l’ai soumis à une de mes lectrices, dont j’apprécie les avis. Elle n’avait aucune critique: c’est rare.»

Cette anecdote fondatrice illustre l’aventure de l’adaptation de La vérité sur l’affaire Harry Quebert par le vétéran Jean-Jacques Annaud, entendu à Canneseries. Une histoire d’industrie et d’artisanat, de passion et de gros enjeux.

Notre critique du roman, en 2012: Joël Dicker, Genevois, 27 ans, rêvait d’écrire un grand roman américain. Il l’a fait

Un intérêt pour les séries

Pour commencer, le réalisateur de La guerre du feu s’isole sur une île au sud de Cuba («vraiment moche») pour, cette fois, lire le roman et écrire un synopsis. De 100 pages, soit l’équivalent du scénario d’un film. Le constat s’impose: l’intrigue est trop touffue pour tenir en un long métrage. Il faut envisager une série. Ce qui ravit le cinéaste: «Cela fait dix ans que je pense à me diriger vers la TV.» Pour deux raisons. D’abord, un motif pratique: «Dans le cinéma, la notoriété du film vient souvent dans son passage à la TV. Son succès international futur dépend de la TV. Je me suis dit: «Essayons directement une série…»

L’autre motivation est plus personnelle: «Dans la TV, je vois un espace de liberté… J’y retrouve des méthodes de tournage que j’avais connues dans la publicité. Je fais partie de ces réalisateurs qui aiment la spontanéité. Je filme la répétition, parfois je m’arrête là. Je fais au maximum trois prises. J’avais envie de m’obliger de nouveau à ces méthodes de tournage.»

Lire également:  Joël Dicker: «Les séries TV ne doivent pas devenir de longs films»

Deux scénaristes américains sont engagés pour détailler l’histoire. De premiers choix sont opérés: notamment, tournage en petite partie dans le Maine et surtout au Canada, et non dans le New Hampshire, l’Etat dans lequel se déroule le roman. «Joël était d’accord, il s’était nourri de souvenirs de vacances dans le Maine.»

Lors du dévoilement des premières images à Cannes, avril 2018: «La vérité sur l’affaire Harry Quebert», un casting prometteur

Un défi logistique

L’auteur de L’ours a l’habitude des défis logistiques, mais celui-ci a son poids: 231 décors, 238 acteurs, et un ouvrage à boucler en 80 jours. «Pour gagner du temps, nous avons tourné avec trois voire cinq caméras. J’avais pris l’habitude de travailler ainsi lors de La guerre du feu. Les maquillages des acteurs étaient tellement fragiles qu’il fallait les refaire souvent, cela imposait de tourner rapidement. Trouver les angles pour cinq caméras, ça galvanise tout le monde. Ça installe une tonicité étonnante, et une vigilance: il faut veiller à tout, même les câbles…»

Il loue ses acteurs, même si c’est terriblement banal («… je suis presque désolé de dire tout ce bien des gens…»). Et il veut souligner la pépite de sa distribution, celle qui incarne Nola: Kristine Froseth, «une jeune femme qui ne peut pas ne pas être une grande star de demain».

Un producteur viré, «mon septième…»

La série représente un gros enjeu pour TF1, mais en termes de production, c’est une œuvre estampillée MGM avec des partenaires européens. Jean-Jacques Annaud est un familier de MGM. «Le responsable qui suivait cette série a été viré pendant la préparation, c’était mon septième… Du coup, on m’a laissé une paix hallucinante pendant le tournage.» Et une personne n’a jamais embêté le réalisateur: l’écrivain. «Joël était très discret, il restait derrière les écrans. Il n’est jamais intervenu, il a été très gentil. Je connais cela, j’écris au bistrot. Il écrivait son prochain roman…» Sur le plateau de Jean-Jacques Annaud, c’est l’usine à raconter dans tous les coins.

Ses films sont aussi matières à musique, et La vérité sur l’affaire Harry Quebert baigne dans le souvenir du compositeur James Horner, décédé en 2015. Cette année-là déjà, le cinéaste et le musicien avaient échangé quelques idées sur les deux premiers épisodes. «Le travail est énorme: huit heures, c’est la musique de quatre longs métrages à produire. J’ai repris le collaborateur de James Horner.» Celui-ci a planché sur la musique jusqu’aux derniers moments.

Notre critique (déçue) du roman suivant: «Le livre des Baltimore», trop beau pour être vrai

Un retour aux débuts

La vie du cinéaste a ses résonances profondes, et ses coïncidences. Quand il a commencé dans la publicité – «avec mon collègue Ridley Scott, on a écumé le marché de la pub dans les années 1970» – il se rendait souvent sur cette côte Est qui sert de décor aux romans de Joël Dicker. «A l’époque, j’allais voir des clients, Coca, Hollywood Chewing Gum, Levi’s, qui avaient des maisons dans ce coin. On a remonté toute la côte, mais pour la maison, nous n’avons rien trouvé qui soit assez isolé et collant à notre imagination. Il a fallu la construire.»

Une collection d’épreuves

Le réalisateur raconte ses défis, de La guerre du feu à Harry Quebert en passant par Le nom de la rose, comme autant de défis, d’épreuves à surmonter pour parvenir à mettre en forme son histoire. Et son irruption dans la TV lui rappelle des souvenirs. «Dans le tournage d’une série, la direction d’acteurs passe beaucoup par le dialogue. Cela m’a beaucoup plu de diriger des acteurs par les dialogues. J’ai aimé diriger autrement, et même des films sans dialogue, mais là, j’ai eu le bonheur de retrouver ce que je faisais dans mes tout premiers films, La victoire en chantant ou Coup de tête

La boucle est bouclée, en somme. Et le cinéaste a goûté au format de la série: «Je serai peut-être tenté de continuer dans ce genre. Là, j’ai surtout envie de revenir tourner en Chine.»


La vérité sur l’affaire Harry Quebert. RTS Un, mardi 20 novembre dès 21h. TF1, mercredi 21, 21h.


En vidéo: Joël Dicker dédicaçant son dernier roman à Genève, printemps 2018.


Une série un peu vieux jeu, ce qui a son charme

La série commence par la rencontre entre Harry Quebert et Nola, sur cette plage où elle danse sous la pluie. Une entrée en matière un peu plus douce que le roman. Mais tout de suite viennent les téléphones angoissés de madame Cooper, qui dit voir une jeune femme en rouge poursuivie par un homme dans la forêt. Puis son assassinat.

L’adaptation du roman de Joël Dicker démarre en trombe, et le premier épisode évolue plutôt vite dans l’intrigue, allant entre autres jusqu’à la nuit passée au motel par l’écrivain attendant la jeune femme. Un procédé, sans doute, pour poser le cadre général et mieux ferrer le passant.

Il y a du métier dans cette mise en images, depuis le travail des scénaristes Lynnie Greene et Richard Levine, jusqu’à un montage mesuré, en passant par la réalisation léchée de Jean-Jacques Annaud et la distribution. Sur ce point, les choix sont indiscutables: en Harry Quebert, Patrick Dempsey se révèle impeccable, ténébreux sans excès, central sans parader. Ben Schnetzer est tout aussi crédible en Marcus, jeune fougueux mais présentement amorphe, secoué par l’accusation portée à l’égard de son maître. Dans la peau de l’avocat en état de panique perpétuelle, Wayne Knight en fait des tonnes, c’est de circonstance.

La vérité sur l’affaire Harry Quebert épouse au plus près son roman d’origine. Par l’intrigue, mais aussi par ce ton général, à la fois trépidant et un peu gentil. Un thriller à détours mais sans aspérités. Le travail minutieux de Jean-Jacques Annaud promet un feuilleton un brin vieux jeu, ce qui a aussi son charme.


Les adaptations littéraires sont en vogue

Les adaptations de romans en séries sont la nouvelle coqueluche des producteurs et des diffuseurs – après tout, on capitalise ainsi sur un succès patrimonial ou récent. La vérité sur l’affaire Harry Quebert arrive après, entre une relecture de Pique-nique à Hanging Rock, The Haunting of Hill House et, depuis jeudi 15 novembre sur France 3, Aux animaux la guerre.

Dimanche 18 novembre, HBO dévoile l’une des productions les plus promues durant l’année dans les festivals et les marchés: la série tirée de L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante.

Quelques autres poids lourds du registre sont à venir. Canal + montrera bientôt son adaptation de Vernon Subutex, elle-même conçue comme une série littéraire par Virginie Despentes.

Et le chantier le plus colossal de la fiction TV des deux prochaines années sera aussi d’essence littéraire: l’adaptation du Seigneur des anneaux, commandée par Amazon.

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