Festival

Les vérités littéraires du Monte Verità

Du 14 au 17 avril, des écrivains confirmés ou débutants ont fait vivre l’utopie et l’amour à Ascona

Le Festival Eventi Letterari Monte Verità n’est pas un moment littéraire comme les autres. Il est un hommage à un lieu, le Monte Verità, qui, bien que situé au Tessin, à Ascona, possède une histoire bien plus folle. Là, des avant-gardes se sont succédé dès le début du XXe siècle; gens de scène, de pinceaux ou de plume, hommes et femmes d’idées, hôteliers improvisés, illuminés, hippies avant l’heure, quelques-uns, parfois, visionnaires.

«Balabiott»

Entre les Tessinois et les adeptes de la Vérité, les relations ne vont pas de soi. L’écrivain Alberto Nessi, invité du festival, le rappelle: «Le Monte Verità était pour les Tessinois une réalité lointaine. Il a toujours été à part. Pour les gens d’en bas, ceux qui y vivaient étaient des «balabiott», ceux qui «dansent tous nus». Mais, ajoute l’auteur du Train du soir, comme écrivain, ça m’intéresse. La littérature elle aussi, même si elle s’occupe du réel, prend ses distances…»

Du monde au Tessin

La programmation des Eventi letterari a reflété ce va-et-vient entre le Tessin et le reste du monde. Sous le signe de l’utopie – et, pour cette édition 2016, de l’amour – elle a réuni une brochette d’écrivains de langues, de traditions et d’horizons très divers. La star de ces journées, Ian McEwan (Dans l’intérêt de l’enfant, Opération Sweet Tooth), est venue de Grande-Bretagne. A ses côtés, la romancière sarde, Michela Murgia (Accabadora) ainsi que l’écrivain français Philippe Forest (Le Chat de Schrödinger). On a pu croiser autour du Monte Verità, des écrivains débutants venus de toutes les régions de Suisse réunis en un petit cénacle (Cenacolo), mais aussi des auteurs confirmés, comme Lukas Bärfuss, Arno Camenisch, Peter von Matt et les Tessinois Giovanni Fontana, (prix suisse de littérature pour Breve Pazienza di ritrovarti) et Alberto Nessi, grand prix suisse de littérature.

Du lac au Mont

Géographiquement, les Eventi letterari interrogent aussi les tensions du lieu. Cette année, pour la première fois, une tente plantée au bord du lac a accueilli des événements phares d’un festival qui se tenait jusqu’ici, presque entièrement, dans l’hôtel Bauhaus du Monte Verità. «Nous partons du lac puis, nous irons vers le mont», a dit Eros Bergonzoli, président de l’association Eventi Letterari Monte Verità. Et d’évoquer la mémoire d’Harald Szeemann, qui, le premier, à travers l’exposition Le Mammelle della Verità (1978) a rendu au Tessin, l’histoire du Monte Verità. Marco Solari, qui veille sur ces Eventi Letterari avec la même attention que sur le Festival international du film de Locarno, a rappelé que le but de ces journées littéraires est de «projeter le Monte Verità du passé vers le futur».

Scène de ménage

En fait d’amour et d’utopie, thèmes de l’édition 2016, Ian McEwan, avec toute l’ironie qui le caractérise, a donné le ton dès le début, en commençant par lire une épatante scène de ménage, tirée de L’Intérêt de l’enfant. La juge Fiona Maye, rentrée exténuée du travail, tombe sur son mari, qui lui annonce son intention de rejoindre illico une jeune amante. D’emblée, un couple vole en éclats. Le Britannique a fait remarquer, que si l’on souhaitait «des moments d’amour extatiques, c’est dans la poésie, plutôt que dans le roman, lieu du côté obscur de l’amour», qu’il fallait les chercher.

L’amour de la littérature, l’amour du paysage, l’amour de la nourriture et du bon vin, il y a beaucoup de formes d’amour.
Ian McEwan


Devenir écrivain

A entendre les textes des jeunes écrivains du Cenacolo, on se demandait si la véritable utopie n’était pas, finalement, l’écriture elle-même. L’auteure sarde, Michela Murgia, chargée de veiller sur cette éphémère pépinière, a mené des discussions vives, en plusieurs langues avec ses protégés sur le devenir écrivain. L’amour ne semblait pas moins utopique pour les débutants que pour Ian McEwan: «Ne t’en fait pas, tu arriveras au mauvais moment […] Ne t’en fais pas, tu feras ce qu’il ne fallait pas faire», lance Sebastiano Marvin, jeune auteur tessinois, à un hypothétique amoureux.

L’amour des mots

«Les deux personnages que j’observe ont beaucoup de respect l’un pour l’autre. Ils respirent ensemble. Je ne sais pas si c’est de l’amour… Qu’est-ce que l’amour?», se demandait Arno Camenisch, au terme de sa belle lecture de Dire Kure qui met en scène un couple de retraités suisses. Alberto Nessi, lui, soulignait que l’important est de faire l’amour avec les mots: «Les mots ont une énergie, une vitalité propres. Les sortir des cimetières où ils reposent, les faire vivre, c’est les aimer.»

Vérités multiples

Utopie, amour, si ces notions ont bel et bien circulé pendant quatre jours et dans toutes les langues autour du Monte Verità, nul n’en a dit le dernier mot. Heureusement. Les Eventi letterari ont montré, encore une fois, que la littérature ouvre mais n’impose pas de conclusion. Ce n’est pas Ben Vautier qui les contredira. L’artiste français qui s’exposait dans un petit chalet du Monte Verità, rappelle, justement, de son écriture blanche sur fond noir: «La vérité est multiple».

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