Critique

Verlaine chanté à fleur de lèvres

Philippe Jaroussky dans la mélodie française? Le contre-ténor français – que l’on associe au répertoire baroque – cultive ce jardin secret depuis plusieurs années déjà. Un premier album, Opium, était sorti en 2009. Passé l’effet de surprise, on a commencé à se faire à l’idée d’un contre-ténor s’emparant d’un genre qui n’est pas expressément destiné à cette voix-là.

Mardi soir à l’abbaye de Bonmont, Philippe Jaroussky a donné un récital de mélodies françaises sur des poèmes de Verlaine (en écho à son double album Green, paru récemment chez Erato) . Le contre-ténor a beau articuler le texte, les mots sont souvent inintelligibles – ou alors on ne comprend le texte que par bribes –, à cause de l’acoustique excessivement réverbérante de la grande nef de l’abbaye. Par contraste, le piano de Jérôme Ducros paraît opulent, remplissant l’espace de sons miroitants et colorés. Le déséquilibre entre la voix et le piano n’empêche pas d’apprécier les fines qualités du contre-ténor.

Tout se joue dans la demi-teinte, l’expression à fleur de lèvres. La pudeur – et même une certaine préciosité – fait partie de l’art de Philippe Jaroussky. Par moments, on aimerait plus de chair dans la matière vocale (celle qu’apporte une Véronique Gens dans ce répertoire). Mais le contre-ténor refuse de contrefaire sa voix. Il exploite les possibilités de son instrument, parant de légères inflexions les mélodies, sculptant avec sensibilité l’émotion contenue derrière les mots.

Philippe Jaroussky est à son meilleur dans certaines mélodies qui suspendent le cours du temps. Dans «En sourdine» de Reynaldo Hahn, la voix se fait cajoleuse. La respiration est souple et assurée afin de suggérer le «calme» de la nature où se repaissent «nos cœurs et nos sens extasiés». Le contre-ténor fait également ressortir la mélancolie propre à la mélodie française, comme dans «Ô triste, triste était mon âme» de Charles Bordes. Par instants, on relève des aigreurs dans l’aigu, comme si la voix se détimbrait un peu, mais ce ne sont que des scories passagères.

Certes, la mélodie française appelle un sang-froid que l’on n’associe pas au chant baroque (encore que Philippe Jaroussky n’ait jamais eu un volume de voix très puissant dans ce répertoire). Il n’y a guère que dans «Ecoutez la chanson bien douce» de Léo Ferré que le contre-ténor se lâche complètement. Jérôme Ducros s’illustre par ses couleurs expressives et chatoyantes au piano. Ce piano charnel apporte de la volupté à Debussy et Fauré (y compris les pièces pour piano seul). Ce récital aurait mérité une acoustique moins floue pour mettre pleinement en valeur les interprètes.