au deuxième plan

Vermeer ou l’expérience du monde

A sa pleine maturité, l’artiste de Delft explique en image sa mission et le rôle de la peinture. Il ne s’est jamais séparé de ce tableau, «L’Atelier», jusqu’à sa mort à 43 ans

Plus de deux siècles après que van Eyck eut signé le Portrait de Giovanni Arnolfini et de son épouse (1434) au-dessus du petit miroir où est caché son autoportrait, Vermeer signe L’Art de la peinture (vers 1666) sur la bordure basse de la grande carte de géographie suspendue au mur du fond entre la jeune fille qui tient la pose en costume de Clio, la muse de l’histoire, et le peintre à son chevalet. Est-ce Vermeer, est-ce aussi un autoportrait caché? Sans doute.

Van Eyck écrit au-dessus du petit miroir du Portrait des époux Arnolfini: «Johannes van Eyck fuit hic», Jan van Eyck fut ici (lire LT du 22.07.2013). Où est Vermeer dans L’Art de la peinture? Dans le tableau; mais il est aussi en retrait, là où il l’a peint réellement, tapi dans l’ombre, derrière le fabuleux rideau qui tombe à gauche, sur toute la hauteur. Et où est le spectateur? Au même endroit, entraîné dans une conversation sur l’art.

Depuis que van Eyck et les artistes du XVe siècle se sont battus pour sortir de leur statut d’artisans et obtenir un rang comparable à celui des poètes, un rang qui leur permettait de parler d’égal à égal avec leurs commanditaires; depuis qu’ils ont cessé d’avoir à exécuter scrupuleusement des programmes iconographiques qui leur étaient dictés par l’Eglise ou par les puissants, quel est le sens de leur art? C’est ce que dit L’Art de la peinture, intitulé aussi L’Atelier ou encore L’Allégorie de la peinture.

En 1434, van Eyck était devant les époux Arnolfini, et sa signature indique que ce qu’il peint est bien ce qu’il a vu. Il prend le spectateur à témoin de la sincérité, du «réalisme» de son tableau, de l’occurrence d’un événement dont il a été témoin. Deux siècles plus tard, le fait de témoigner du réel ne suffit plus. La connaissance du monde a changé, ses instruments ne sont plus les mêmes, l’histoire subsume le simple témoignage, la simple présence sur les lieux au moment des faits. Que peuvent alors les peintres qui sont les dépositaires des images et maîtrisent les techniques de représentation qui leur ont été léguées par leurs prédécesseurs?

L’Art de la peinture rappelle par de nombreux points le Portrait des époux Arnolfini. Même lumière venue d’une fenêtre située à gauche qui donne sa couleur au tableau. Même lustre complexe et ouvragé accrochant les éclats du jour. Mêmes artifices de compositions au sol, les lignes d’un parquet chez van Eyck, les carreaux noirs et blancs chez Vermeer. Et même boîte visuelle close dans laquelle se déroule la scène.

Mais Vermeer ne se contente pas d’être le témoin de ce qu’il voit comme van Eyck, il ne se contente pas de créer cette «fenêtre ouverte à partir de laquelle l’histoire représentée pourra être considérée» comme le conseillait Alberti. Il fait reculer tout le dispositif du tableau qu’il transforme en deuxième plan intégral; et il nous place au coin du rideau, pour ainsi dire dans l’antichambre, dans un premier plan où il n’y a rien à voir puisque nous y sommes. Il montre ce que peut la peinture

L’Art de la peinture n’est pas un tableau réaliste, c’est une pure représentation dans laquelle chaque élément visible est disposé à dessein. Ainsi au véritable deuxième plan où se trouve la clé de l’énigme, la carte de géographie qui représente les 17 provinces des Pays-Bas avant la partition et la fin de la guerre avec l’Espagne. Il y a de nombreuses cartes de géographie dans les œuvres de Vermeer où elles jouent le rôle de tableau dans le tableau. Celle-ci est d’une précision telle qu’il a été possible d’en déterminer l’origine. Et c’est sur cette carte que Vermeer appose sa signature.

Or, en haut à droite, symétriquement à cette signature, il inscrit le mot «descriptio» juste au-dessus du chevalet. «C’était l’une des désignations les plus courantes de l’entreprise cartographique, explique l’historienne d’art Svetlana Alpers. Les cartographes et les éditeurs étaient désignés comme «ceux qui décrivent le monde», les atlas et les cartes comme le monde décrit.» Elle ajoute: «L’objectif des peintres hollandais était de capter sur une surface une grande étendue de savoirs. Eux aussi employaient des mots avec leurs images. Comme les cartographes, ils faisaient des œuvres de type additif, difficiles à embrasser sous un seul angle de vue. Echappant au modèle italien de l’art, leurs œuvres n’apparaissent pas comme une fenêtre mais comme une carte, une surface sur laquelle s’étale le monde assemblé.»

Ce souci de description minutieuse interdit les envolées lyriques. Elle n’en a pas moins de magie car elle fait du tableau un univers qui paraît à la fois autonome et chargé de significations. L’Art de la peinture figure le lieu de cette expérience du monde. Vermeer y tenait tant qu’il ne s’en est jamais séparé jusqu’à sa mort en 1675 à l’âge de 43 ans.

Chez Vermeer, les cartes de géographie jouent le rôle de tableau dans le tableau

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