Rendez-vous était pris chez Mizzica, une bonne adresse sicilienne à Carouge-Genève, connue pour ses pizzas al taglio et ses pâtisseries. Véronique Rossier en a fait son camp de base. Le matin, elle lit ici, «une bonne heure». Et puis elle se rend à sa librairie, Nouvelles pages, un peu plus loin. En à peine dix ans, ce havre, petit (45 mètres carrés) mais ouvert au grand large de toutes les littératures, s’est imposé comme une librairie de quartier généraliste, de celle qui rallie une clientèle fidèle, un pôle de rencontres avec les auteurs; et Véronique Rossier, à sa façon calme et déterminée, est devenue une référence dans le métier, un temps présidente du Cercle de la librairie et de l’édition à Genève et actuellement présidente des libraires au sein de l’association romande des professions du livre, l’Asdel.

Pourtant, depuis la table sicilienne où nous nous trouvons, Véronique Rossier glisse qu’elle n’avait jamais rêvé de devenir libraire, «ça me paraissait totalement inaccessible». Le temps d’un café, elle déroule un parcours où il est question de livres qui sauvent, de Boncourt dans le Jura et de féminisme.

Les années Fantômette

Sa relation aux livres, Véronique Rossier l’a construite seule. Peu de livres à la maison, elle lit ceux que son amie, fille de l’instituteur, lui prête. Ce sont les années Alice et Fantômette. Son père est douanier, sa mère élève sept enfants. A Boncourt, dans le Jura, la bibliothèque n’est pas municipale mais paroissiale. Aux jeunes filles, on conseille plutôt les livres édifiants, c’est-à-dire ennuyeux. «Encore aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir eu quelqu’un qui m’ait guidé dans mes lectures.»

A la maison, elle est celle qui lit tout le temps. Les enfants «doivent filer droit», c’est-à-dire se taire. Véronique a vite fait le choix de dialoguer dans sa tête avec une armée de personnages. «On dit souvent que la littérature sauve, je peux dire que c’est vrai. Elle donne le droit à la liberté. Elle est dans toutes les vies, même chez ceux qui ne lisent pas. Tout ce qui me constitue aujourd’hui est venu par les livres.»

Retour aux années de fin d’adolescence. Véronique est apprentie vendeuse à la librairie-papeterie La Bonne Presse à Porrentruy. Sa sœur aînée Danielle l’encourage à devenir libraire. La jeune Véronique demande des conseils autour d’elle, mais on lui rit au nez. Danielle l’encourage encore. Finalement, Véronique obtiendra une place d’apprentissage à la librairie Reymond à Delémont. «C’est vraiment grâce à ma sœur que je suis devenue libraire. Elle est malheureusement décédée en 2003 et n’a pas pu voir ma librairie», regrette Véronique Rossier.

Besoin de modèles

La suite tourne autour des livres qui ouvrent à la vie, aux autres. Ses maîtres sont des libraires d’envergure, passionnément dans leur métier. Nicole Brosy (aujourd’hui patronne de Page d’encre) impressionne Véronique par son indépendance, son féminisme en actes: «C’était une époque où j’avais besoin de modèles. Elle en a été un.» Pierre Pauli est un libraire à l’ancienne, au savoir encyclopédique, volontiers bougon. «Il m’a appris l’importance de l’irrévérence. C’est lui qui m’a fait lire La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole ou Souvenirs désordonnés de José Corti. Un autre monde s’ouvrait pour moi.»

Et puis mariage, arrivée à Genève, deux fils. Véronique Rossier arrête de travailler sept ans. Sur un coup de tête, elle pousse la porte de la librairie féministe L’Inédite, à Carouge. «Tu cherches pas du travail par hasard?» lui demande-t-on, à l’intérieur. Elle intègre l’équipe et travaille huit ans dans cette enseigne historique. Nous sommes en 2001. «A l’époque, le féminisme était dans le creux de la vague, l’exact inverse d’aujourd’hui. Le mouvement a sauté une génération. J’admire ces jeunes femmes qui osent maintenant se révolter avec courage et humour.»

Quand L’Inédite doit fermer, Véronique Rossier sent qu’elle peut sauver ce lieu de livres en le transformant en librairie généraliste. «Il y avait une demande d’autre chose de la part des clients, une grande curiosité.» Trois mois à peine après son ouverture, en été 2009, Nouvelles pages a réuni une famille de lecteurs. «Et j’ai pu me prendre un salaire tout de suite. J’avais encore mes deux garçons à la maison, c’était important», précise l’artisane-entrepreneuse.

Vente en ligne

Qu’est-ce qui rend une librairie vivante, désirable? Un lieu où l’on a envie d’aller acheter des livres? Et ce, en 2019, avec cette concurrence de la vente en ligne qui talonne non seulement les librairies mais tous les commerces de détail? «J’ai peu de place, je suis donc très sélective dans mes choix. Je choisis en fonction de mes goûts et de ceux de mes clients. Il m’arrive souvent de choisir un livre en ayant en tête un client précis.» Une clientèle fidèle est précieuse mais encore faut-il qu’elle se renouvelle. «Pendant longtemps, c’était mon inquiétude. Et puis, les choses se sont mises à bouger. Depuis peu, des jeunes, de 25 ans ou un peu plus, poussent la porte du magasin.»

Nous discutons maintenant entre les herbes aromatiques et un jeune figuier, dans le jardin à l’arrière de la librairie. Véronique Rossier revient tout juste des Rencontres nationales de la librairie qui ont eu lieu à Marseille. «Echanger avec d’autres libraires, sur l’usage des réseaux sociaux notamment, est très stimulant. Nous devons mettre en avant le fait que chaque librairie propose des livres différents, défende des idées et des visions du monde différentes. Dans un monde qui s’uniformise, ce sont des lieux de diversité.» Peut-être est-ce précisément cette prise de conscience qui fait venir les jeunes de 25 ans en librairie? Mica, le chat des voisins, choisit ce moment pour faire son entrée. Les martinets poussent leurs cris de l’été. Véronique Rossier retourne à ses clients, aux livres.


Nouvelles pages, rue Saint-Joseph 15, à Carouge (GE), 022 343 22 33.


Femmes de livres

Elles sont nombreuses en Suisse romande à avoir fait de leur amour de la lecture un métier: libraire. De Sion à Yverdon, de Delémont à Carouge, elles veillent à partager le goût des mots. Plein soleil sur quelques passionnées.


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