modèle économique

«Vers une information riche pour les riches?»

Dans son livre, Bernard Poulet fait le portrait d’une presse écrite à l’agonie et d’une révolution en cours.

Bernard Poulet, «La Fin des journaux et l’avenir de l’information», Le Débat/Gallimard, 217 p.

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Bernard Poulet est rédacteur en chef au magazine économique français L’Expansion. Dans La Fin des journaux et l’avenir de l’information, il fait le portrait pessimiste d’une presse écrite à bout de souffle. Entretien.

Samedi Culturel: La situation de la presse écrite est-elle catastrophique ou avez-vous noirci le trait?

Bernard Poulet: Je pars de l’idée que le modèle économique qui a présidé au développement des journaux depuis la fin du XIXe siècle est cassé. C’est aussi à l’égard des Français que je m’exprime car ils mettent la tête dans le sable et croient que si l’on diminue les coûts de fabrication et de distribution, si l’on utilise Internet, tout pourra continuer comme avant. Or, pour la première fois depuis la naissance de la grande presse de masse et de qualité qui s’est développée avec la démocratie, les annonceurs n’ont plus besoin, ou n’ont qu’un besoin marginal, de l’information comme support pour faire passer leurs messages. Ils peuvent les diffuser sous des formes presque infinies. Les quotidiens, les magazines et tous les autres médias d’information sont menacés.

Les optimistes affirment qu’un nouveau médium n’a jamais fait disparaître ceux qui existent. Est-ce un rêve?

Depuis l’apparition de la télévision, la radio a perdu plus de la moitié de son audience et elle ne produit presque pas d’information. Le problème, c’est cette production. On prétend que les gens ne s’y seraient jamais autant intéressés. En fait, ils veulent être au courant de ce qui se passe, ce qui ne signifie pas qu’ils veulent des développements, des explications; ils se contentent des titres sur Internet où le temps de lecture est très court, des gratuits, des sommaires.

Si la presse écrite parvient à développer des sites internet et à attendre le retour de la publicité, tout redeviendra-t-il possible?

Pour l’instant, le déroulement de cette transition montre que cela ne marche pas. La publicité sur Internet rapporte beaucoup moins que la publicité sur papier. Elle part sur d’autres supports. Il y a une bataille pour obtenir des budgets publicitaires qui ne sont pas illimités. Tous les acteurs du Net et des nouveaux médias s’en mêlent. Les journaux sont de petits acteurs dans cette bataille; rien ne permettra de revenir au modèle antérieur.

La production de l’information trouvera-t-elle de nouveaux financements?

J’ai considéré longtemps que les journaux fonctionnaient et de­vaient fonctionner selon les lois du marché. Mais du fait de ces révolutions, le marché ne permettra pas à lui tout seul de produire de l’information de masse et de qualité. Elle est chère, elle ne génère pas de ressources publicitaires suffisantes, et la presse perd inéluctablement des lecteurs. Il subsiste pourtant une demande d’information de qualité qui n’est plus massive. Les politiciens, les acteurs de l’économie, ceux qui ont des décisions à prendre auront encore besoin de s’informer. Peut-être que demain, quand on aura vu mourir quelques dinosaures, ils penseront qu’il faut payer le prix. On aura alors une information riche pour les riches et une information pauvre pour les pauvres.

Internet prendra-t-il le relais?

Internet produit un fatras mal organisé où il peut y avoir de bonnes choses. Presque aucun blogueur ne vit de son travail, sauf dans les blogs techniques, et l’information de blog n’a rien à voir avec l’information d’enquête et d’expertise. Y a-t-il des informations et des idées qui sont apparues seulement sur le Net et qui ont provoqué un débat sérieux? Pour l’instant, presque pas.

Est-ce une maladie de jeunesse?

La publicité s’individualise de plus en plus et fragmente les populations. Parallèlement, Internet crée les conditions d’une recommunautarisation. Se retrouvent ensemble ceux qui ont quelque chose en commun. La scène publique est éclatée.

Les entreprises de presse réussiront-elles à créer d’autres modèles?

Ce ne sont pas les fabricants de diligences qui ont inventé les voitures. On risque de voir apparaître de nouveaux acteurs, les anciens ne parvenant pas à se transformer assez vite. D’autant que refaire sur Internet ce que l’on fait sur papier est une absurdité car on n’y lit pas comme dans un journal. La majorité des accès aux sites de presse se fait par l’intermédiaire des moteurs de recherche, avec une requête précise qui conduit directement à un article sans passer par l’ensemble des pages. L’information elle-même est fragmentée.

Votre livre est donc un requiem pour la presse défunte?

C’est un coup de pied pour réveiller les gens et leur dire que tout ne va pas continuer comme avant. Je ne dis pas que tous les journaux vont disparaître, qu’il n’y aura plus d’information ni de journalistes, mais tout sera différent. Seuls ceux qui s’y préparent ont une chance de survie. Un grand journal pourrait décider d’arrêter de tirer 300 000 exemplaires, de réduire à 150 000, de vendre sur abonnement, plus cher, de donner un produit différent, plus riche, de cibler par rapport à un public, et avoir une chance de construire une économie qui fonctionne. Mais qui aura l’audace d’accepter une telle révolution? Newsweek semble prêt à sauter le pas. Je ne sais pas si cela marchera, mais il y a des situations où le réalisme est d’accepter de foncer et de se dire advienne que pourra.

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