Histoire

Versailles, c’est comme Facebook!

Avec YouTube, le roi danse. Avec Facebook, le roi règne. Avec Twitter, le roi mitraille. Avec Instagram, le roi parade. Et avec Wordpress, le roi blogue: «A nul autre pareil», Louis XIV sut maîtriser avant l’heure toute la palette des réseaux sociaux. Qu’il a mis au service de sa gloire

On célèbre cette année le tricentenaire de la mort du roi Louis XIV. Un roi qui, dès son plus jeune âge, fut initié à son métier de monarque et qui organisa le pouvoir, son pouvoir, comme un maître. On serait même tenté de dire: un maître des réseaux sociaux. Osons le parallèle au risque de l’anachronisme. Démonstration.

■ Avec YouTube, le roi danse

Succédant à son père à 5 ans, en 1643, le jeune Louis Dieudonné reçut une solide éducation de futur souverain. Mazarin l’initie à la politique et aux affaires du Royaume; sa mère, Anne d’Autriche, à la dévotion; l’abbé Hardouin de Péréfixe se charge de l’éducation scolaire; la baronne de Beauvais le déniaise très officiellement; ses maîtres de dessin, de calligraphie, de guitare, d’équitation et d’escrime font de lui enfin un parfait gentilhomme.

Mais ce sont ses maîtres de danse qui lui inculquent la première grande passion de sa vie: la danse. Louis XIV est un danseur exceptionnel et c’est par le biais de la danse qu’il commence à marquer, dès son plus jeune âge l’esprit de ses sujets. Le mouvement, la musique, le spectacle, la diffusion de ce spectacle: nous tenons là l’essence audiovisuelle de YouTube.

Jérôme de La Gorce, historien: «L’un des premiers devoirs du métier de roi est celui de paraître au milieu de ses sujets de la manière la plus avantageuse qu’il soit. Le ballet de cour sert cette cause.»

Dès son plus jeune âge, le roi monte donc sur les planches et se fait remarquer par ses prestations. A 12 ans, il tâtonne encore dans la gestion de son image et interprète ainsi à l’occasion des «Fêtes de Bacchus» pas moins de six rôles burlesques. Deux ans plus tard, il trouve sa story et son logo: il servira désormais sa gloire dans le rôle que la postérité fixera, celui de Roi-Soleil.

C’est sa légendaire interprétation du Soleil dans le «Ballet de la Nuit». Des milliers de personnes assistent aux représentations de cette œuvre qui martèle le triomphe du Jour et du Soleil (interprété par Louis lui-même) sur la Nuit (la Fronde enfin vaincue). Le roi est jeune, le roi danse, le roi caracole en tête du fameux défilé équestre donné à la place du Carrousel en juin 1662. Le roi est une véritable chaîne TV YouTube qui diffuse par l’image et le son l’éclat de sa gloire rayonnante.

■ Avec Facebook: le roi règne

Lorsque Mazarin, son premier ministre, meurt le 9 mars 1661, le roi a 22 ans. Le lendemain, aux aurores, le monarque fait mander ses ministres. Les archives de France racontent qu’à sept heures du matin, Louis convoque son conseil. «Monsieur, dit-il en s’adressant d’abord au chancelier, je vous ai fait assembler avec mes ministres et secrétaires d’Etat pour vous dire que, jusqu’à présent, j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal; il est temps que je les gouverne moi-même… La face du théâtre change.»

Le dispositif que le roi mettra en place pour faire régner ce pouvoir absolu, pour neutraliser la cour et pour dompter les Grands porte un nom: Versailles. Un projet de longue haleine et qui culmine en 1682, lorsque le roi ordonne à toute sa cour et à son gouvernement de venir s’y installer à demeure. S’installer définitivement à Versailles? C’est ce que le roi ordonne.

Il veut que tous les courtisans convergent vers cette plateforme unique où toute la cour, en temps réel, contemple, assiste, partage, commente, observe, épie selon une étiquette et des paramètres de confidentialité que Mark Zuckerberg et les ingénieurs de Facebook n’auraient pas reniés.

Car Versailles, c’est comme Facebook: si vous voulez participer à la conversation, il faut y être. Qui n’y est pas, qui ne s’y montre pas, qui n’y est pas vu, n’existe rapidement plus.

Le duc de Saint-Simon écrit: «Le roi était fort attaché à voir sa cour grosse […] et c’était un démérite sûr de n’y être que peu et rarement». Ce que cristallise la fameuse phrase du monarque: «Tiens, voilà quelqu’un que je ne vois jamais», manière de signer la disgrâce d’un courtisan qui aurait trop souvent boudé la plateforme.

Massée à Versailles, concentrée toute sous sa main dans un périmètre restreint, la cour de Louis fonctionne dans un hallucinatoire temps réel. Le cérémonial de cour, extrêmement codifié, rend la vie du roi publique. Et donc partagée, maître mot de la socialité de cour. Les courtisans en sont les spectateurs. Il y a ceux et celles qui peuvent assister au petit lever, puis au grand lever, il y a le dîner au petit couvert, le souper au grand couvert, le grand et le petit coucher du roi, la cérémonie du bougeoir.

Quant à l’étiquette, elle est complexe, il n’en existe aucun mode d’emploi systématique. En un mot, elle est à l’image de Facebook et de sa jungle de paramètres bien souvent opaques ou difficiles à maîtriser: sans cesse il faut, au courtisan, fourrager dans les paramètres, échanger entre utilisateurs pour ne point rater par mégarde les continuelles modifications, les nouveaux réglages. A travers ses groupes multiples, publics, privés, secrets; à travers son théâtre permanent, Versailles-Facebook réalise avant la lettre l’instantanéité, la capillarité, la complexité et la socialité partagées du réseau numérique. Tout en en organisant implacablement le séquençage via les groupes, les listes, les paramètres de confidentialité, les purges, les signalisations, les blocages et les statistiques…

■ Avec Twitter: le roi mitraille

Versailles-Facebook est une chose, l’édification du peuple de France tout entier en est une autre. La gloire du roi doit être continuellement scénarisée, communiquée, diffusée en mode entièrement public. C’est à quoi s’emploie une fine équipe de storytellers regroupés, à l’initiative de Jean-Baptiste Colbert dans ce qu’on appellera la petite Académie (pour la distinguer de la grande, l’Académie française).

Elle prendra bientôt le nom d’Académie royale des inscriptions et médailles. C’est elle qui est chargée, en particulier, de créer les formules brèves et marquantes qui diffusent en peu de signes typographiques la gloire du roi.

On parle ici des emblèmes et des devises, ces formules, gravées sur les médailles ou les frontons des monuments dédiés à la royauté. Les plus emblématiques portant la fameuse devise du Roi-Soleil: «Nec pluribus impar», «Au-dessus de tous», sous-entendu, «comme le soleil».

Bref, la petite Académie, c’est en quelque sorte l’équipe Twitter du roi. On aurait tort de sous-estimer cette manière laconique de propager la gloire royale. Et c’est même une manière de «twitter-clash» entre la France et la Hollande qui servit de prétexte à la guerre que Louis mena contre les Provinces unies. La Hollande avait eu l’outrecuidance de graver une médaille montrant le prophète Josué arrêtant le cours du soleil lors du siège de Jéricho. L’historien Lucien Bély rappelle: «Lorsque le roi de France décide de lancer ses forces contre la Hollande, la médaille sert à démontrer l’insolence des Hollandais et à justifier l’intervention française.»

Mais l’équipe Twitter du roi fait mieux encore: c’est elle qui rédige les cartons laconiques qui décryptent les toiles monumentales que Le Brun peint pour la voûte de la galerie des Glaces et qui retracent la carrière du Grand Roi. Ces inscriptions donnent lieu à des querelles acharnées entre les Anciens et les Modernes.

On renonce ainsi à les écrire en latin pour les rédiger en français. Première polémique. Puis on passe à la trappe les textes de François Charpentier, trop longs et trop pompeux («Louis le Grand dans la fleur de la jeunesse, prend en main le timon de l’Etat, et renonçant au repos et aux plaisirs, se donne tout entier à l’amour de la véritable gloire») pour les remplacer par le crépitement en moins de «140 signes» que proposent personne de moins que… Racine et Boileau! Et cela donne pour la plus célèbre: «Le Roy prend lui-même la conduite de ses Etats, et se donne tout entier aux affaires. 1661». Le XVIIIe siècle fera mieux encore qui rédigera le carton actuel: «Le roi gouverne par lui-même 1661», 33 signes…

■ Avec Instagram: le roi parade

La petite Académie fait occuper également le terrain des images, des peintures, des portraits. Ainsi le salon d’Apollon, à Versailles, qui se transforme en salle du Trône et qui multiplie les représentations de figures illustres de l’Antiquité. Cette débauche iconographique fonctionne comme le compte Instagram de la royauté, constamment alimenté par la frénésie d’images du règne.

■ Avec Wordpress: le roi blogue

Il manquait encore à ce règne de s’illustrer dans le domaine du blog, dont Wordpress est une des plateformes emblématiques. C’est chose faite en 1709, dans ce que l’historien François Bluche désigne comme «l’appel du 12 juin 1709». Car en ce 12 juin 1709, rien ne va plus: l’Europe presque entière est coalisée contre la France dans ce que l’on nomme la guerre de Succession d’Espagne. Les défaites s’accumulent pour la France exsangue. Désespéré, Louis prend la plume et lance un appel à la nation. Du jamais-vu, là aussi: un roi de France qui s’adresse à ses sujets pour leur expliquer la situation géopolitique, son désir de conclure la paix, la nécessité néanmoins de poursuivre la guerre et pour ce faire de donner un vigoureux coup de rein patriotique. Le texte est lu dans toutes les paroisses du royaume et contribue à cimenter la conscience nationale française…

Passant de YouTube à Facebook, de Twitter à Instagram, pour bloguer enfin à l’adresse de la nation entière, Louis XIV sut, sa vie durant, surfer comme un virtuose absolu des réseaux sociaux.

Réalisant pour le coup la devise du début de son règne: «nec pluribus impar», «à nul autre pareil!»

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