Salman Rushdie est «sur la voie du rétablissement», a affirmé dimanche son agent Andrew Wylie cité par des médias américains. Il n'est plus sous assistance respiratoire et «la voie du rétablissement a commencé. Les blessures sont graves, mais son état évolue dans la bonne direction.»

L’attaque au couteau perpétrée vendredi contre Salman Rushdhie intervient plus de 33 ans après la fatwa de l’ayatollah Khomeiny, guide suprême de la révolution islamique iranienne. Ce décret religieux condamnait l’écrivain à mort.

Le 14 février 1989, dans une fatwa, Rouhollah Khomeiny demande «à tous les musulmans zélés» d’exécuter l’auteur du livre, les éditeurs et «ceux qui en connaissent le contenu», «afin que personne n’insulte les saintetés islamiques».

Une très forte récompense est offerte pour la mort de l’écrivain, accusé de ridiculiser le Coran et Mahomet dans son roman, Les versets sataniques, qui embrase déjà une partie du monde musulman. Salman Rushdie se terre, est escorté de gardes du corps. Les six premiers mois, il change 56 fois de domicile.

Avant tout, un roman d’aventures picaresques

L’affaire a démarré en septembre 1988, avec la publication de cette fiction par un éditeur britannique, à une époque où personne ne perçoit encore la montée du fondamentalisme musulman.

Rushdie y raconte les aventures picaresques de deux Indiens, décédés dans un attentat terroriste contre leur avion. Grâce à l’imaginaire de l’écrivain, passé maître dans le domaine du réalisme magique, ils arrivent sains et saufs sur une plage anglaise et se mêlent aux émigrés de Londres, en pleine période thatchérienne (années 80).

Il s’agit avant tout d’un roman sur le déracinement de l’immigré. «De toutes les ironies, la plus triste, c’est d’avoir travaillé pendant cinq ans pour donner une voix (…) à la culture de l’immigration (…) et de voir mon livre brûlé, le plus souvent sans avoir été lu, par ces gens mêmes dont il parle», écrira l’écrivain.

C’est le deuxième chapitre (quelques dizaines de pages sur plusieurs centaines) qui fait scandale. Salman Rushdie y dépeint des scènes où le personnage, vaguement ridicule, du prophète Mahound – allusion au fondateur de l’islam, Mahomet –, abusé par Satan, prêche la croyance en d’autres divinités qu’Allah, avant de reconnaître son erreur.

Une interdiction rapide en Inde

En Inde, dès octobre, le premier ministre Rajiv Gandhi interdit l’ouvrage, espérant récupérer des voix musulmanes pour des législatives à venir. Une vingtaine de pays suivent. En janvier 1989, des exemplaires sont brûlés en place publique, à Bradford, au nord de l’Angleterre.

Sa publication aux Etats-Unis déchaîne encore plus les passions. Des auteurs comme Susan Sontag ou Tom Wolfe organisent des lectures publiques. Au Pakistan, des milliers de personnes attaquent le centre culturel américain d’Islamabad en hurlant: «Chiens d’Américains», «Pendez Rushdie!». La police tire: cinq morts.

Une discussion avec l’écrivain en 2016: Salman Rushdie: «Les hommes doivent apprendre à vivre dans un monde sans dieux»

En Suisse: menaces et lecture du «Journal de Genève»

En Suisse, l’éditeur alémanique des Versets sataniques a été menacé de mort avant la parution de l’ouvrage, en mars 1989.

Le supplément Samedi Littéraire du Journal de Genève, qui a annoncé sa critique la veille en Une du titre, publie sa critique, signée André Clavel, le 8 août 1989. Le journaliste conclut: «C’est cette perpétuelle confusion entre Dieu et le Diable, ce refus de Salman Rushdie: parfois déconcertant pour le lecteur occidental de distinguer le bien du mal, qui donne au roman de Rushdie sa vraie portée: non pas un blasphème mais, lourde de tout le scepticisme moderne, une profonde réflexion philosophique. Coulée dans un moule romanesque parfois déconcertant pour un lecteur occidental. Dans cette super-production théologico-parodique, on aurait donc souhaité un peu plus d’ordre. Mais on se console en se disant qu’on est en train de lire le livre le plus explosif du siècle! Ça se mérite, des choses pareilles!».

Voir la page de l’édition du week-end des 5 et 6 août 1989 du «Journal de Genève».

37 morts en Turquie

Les protestations fusent du monde entier, en particulier d’Europe, où le règlement de «l’affaire Rushdie» va être considéré comme un préalable à toute normalisation avec le régime islamique iranien. Londres et Téhéran rompent leurs relations diplomatiques durant près de deux ans. Le 2 mars 1989, 700 intellectuels du monde entier soutiennent le droit à la liberté d’expression de Rushdie.

Rouhollah Khomeiny meurt en juin. Salman Rushdie s’explique l’année suivante, en signe d’apaisement, dans un essai intitulé De bonne foi. Mais la colère ne retombe pas.

En 1991, alors que Rushdie recommence à réapparaître en public, son traducteur japonais est poignardé à mort et ses homologues italien et norvégien agressés. Deux ans plus tard, 37 personnes sont tuées lorsque leur hôtel en Turquie est incendié par des manifestants contre le traducteur turc, lequel en réchappe.

Le gouvernement iranien prend ses distances, pas le guide suprême

En 1998, le gouvernement iranien du président réformateur Mohammad Khatami s’engage à ce que l’Iran n’applique pas le décret. Mais, en 2005, le guide suprême Ali Khamenei réaffirme que tuer Rushdie reste autorisé par l’islam.