verre contemporain

Verso, ou l’image à l’envers

Le Vitromusée de Romont propose des peintures sous verre contemporaines. Seize artistes sont invités

L’installation en 2006 au Vitromusée de Romont de la collection historique de peinture sous verre constituée par Ruth et Frieder Ryser a polarisé une partie de l’intérêt sur cette technique exigeante, que pratiquent à titre ponctuel (après Kandinsky et Klee, entre autres) des artistes contemporains. C’est à eux qu’est dédiée l’exposition visible dans la grande salle du château-musée. Intitulée Verso, parce que dans la peinture sous verre tout se passe en effet au dos de la surface lisse et transparente, et non des deux côtés, ou dans la masse, comme dans le cas du vitrail, la manifestation accueille une cinquantaine d’œuvres de seize plasticiens. Verso fait aussi allusion au renversement ou à l’inversion du processus de création: on sait que dans la peinture sous verre, au lieu que les détails soient apposés en dernier, ils interviennent en premier. Cette manière qu’ont les parties les plus fines et abouties de se pousser en avant, ajoutée à la brillance du verre, à son étonnante transparence, contribue au sentiment de magie qu’on éprouve lorsqu’on regarde une telle œuvre.

L’exposition apporte un démenti à l’idée qui veut que l’art de la peinture sous verre, qui s’est développé dès l’Antiquité, serait réservé aux peintres populaires – qui en effet ont tiré parti de ses composantes lumineuses et joyeuses pour obtenir des scènes naïves, méticuleuses, des portraits de saints et autres ex-voto. Un seul artiste, ici, représente cette tendance, qui au début du XXe siècle a séduit les expressionnistes allemands: il s’agit du Thurgovien Anton Bernhardsgrütter, qui travaille sur de véritables fenêtres, dont les châssis forment le cadre de la composition. Y apparaissent des images, presque des visions, détaillées et bucoliques, campagnes vallonnées émaillées de bâtiments dans le pur style régional, égayées d’oiseaux, de minuscules personnages, le tout placé sous la protection d’anges ou de créatures fantastiques.

Ces pièces très plaisantes contrastent, par exemple, avec le monochrome signé Christoph Rütimann, grande peinture acrylique sous verre simplement adossée à la paroi, dans la suite des panneaux installés dans l’église San Staë lors de la Biennale de Venise de 1993. Ils y reflétaient l’intérieur baroque, mettant en évidence une qualité de la peinture sous verre, son aspect de miroir dont l’image fournirait le tain. Ce miroir permet à l’œuvre de dialoguer avec son environnement, qui inclut le spectateur: celui-ci se voit être là, il se surprend à regarder, se découvre dans l’acte de voir.

Parmi les seize artistes, tous suisses, d’une certaine notoriété et d’inspirations, on l’a vu, diverses, Silvia Gertsch joue des références au pop art et à l’hyperréalisme, auxquelles la peinture sous verre, avec ses teintes lumineuses, apporte une touche presque dissonante, une exacerbation, une dramatisation: chez elle, le «moment de silence» (silent moment) devient mélancolie et le divan le lieu d’un amour où l’on monte comme dans une barque à la dérive… A l’opposé ou presque, Carlo Domeniconi voit dans le verre un Janus à double face, dans des séries post-cubistes aux allures d’art concret, très beau travail géométrique.

Puis Catherine Liechti, puisant chez les poètes, interprète cette formule extraite d’un roman de Dario Franceschini, Dans nos veines, ce fleuve d’argent: alliant les techniques du monotype et de la peinture sous verre, l’artiste fribourgeoise associe les parties laissées vierges, c’est-à-dire translucides, qui révèlent le fond rougeoyant, et les zones peintes et argentées, qui simulent les veines. Le duo Eberlimantel ­ (Andrea Mantel et Simone Eberli) revisite des scènes décrites par des maîtres du passé, des scènes reconstituées et photographiées, et fixées sous le verre acrylique sans vide intercalaire, selon les règles de cet art. «Tableau vivant», un peu macabre tout de même, La Mort de Marat offre la vision d’un homme bien lisse, bien rose, qui encore tient dans sa main la lettre et la plume imbibée d’encre… Les mêmes artistes ont réalisé de plus mystérieuses séquences à l’allure de négatifs photographiques, en traçant des silhouettes sous la plaque de verre à l’aide de beurre.

On mentionnera encore les morceaux de ciel (Pezzi di Cielo) suspendus par Anselm Stalder de manière à ce qu’on en appréhende les deux côtés, le côté matière, le côté lumière, ainsi que les séquences rétro, proches du cinéma ou des comics, mises en scène par Rolf Winnewisser. Quant à Thomas Woodtli, il insiste sur la notion de réflexion, prenant comme thème le verre lui-même: ses «verres sales» annulent toute transparence, toute propreté, pour offrir au visiteur un miroir peu reluisant, obtenu à l’aide du procédé photographique.

Vitromusée (château de Romont, tél. 026 652 10 95). Ma-di 10-13h et 14-17h. Jusqu’au 24 mars.

Le processus de création est inversé: dans la peinture sous verre, les détails sont apposés en premier

Publicité