Scènes

Vetrograd, la Russie près de chez vous

A l’occasion du spectacle en plein air «Le Suicidé», la commune valaisanne de Vétroz prend les traits d’une cité communiste. Joyeux

La rentrée scolaire plombe votre humeur? Vous rêvez d’un supplément d’ailleurs? Rendez-vous à Vétroz, petite commune valaisanne qui, jusqu’au 14 septembre, prend les couleurs de Vetrograd, cité communiste. La raison de cette métamorphose? Le Suicidé, de Nikolaï Erdmann, pièce séditieuse de 1928, interdite par Staline, qui montre comment un chômeur en détresse imagine le pire et comment chacun, du conservateur au marxiste, de la romantique au commerçant, veut récupérer son acte désespéré.

A l’occasion de cette création en plein air du Théâtre de la Grappe, le centre historique de Vétroz accueille un café Pouchkine, une tente type kolkhoze, des animations et une exposition qui mêlent allègrement élan soviétique et tradition classique. L’idée? «Célébrer la richesse culturelle de la Russie sous toutes ses formes», répond Camille Fontannaz, russophile et membre du comité d’organisation.

Distribution de visas 

Vingt-sept acteurs sur scène, dix musiciens et dix choristes dans les travées, 80 bénévoles mobilisés chaque soirée. Fondé en 1984 à Vétroz, le Théâtre de la Grappe n’avait plus créé de spectacles en plein air depuis vingt-cinq ans. Il fallait donc faire les choses en grand. En plus de la tragicomédie de Nikolaï Erdmann qui bénéficie de quelques acteurs brillants, comme Raymond Nalesso dans le rôle principal, la troupe amateur a imaginé, avec l’association Russe-Alpes, un décor et des activités qui évoquent la Russie, avant et après la Révolution. Un visa, déjà, est délivré à chaque arrivant qui doit le signer et s’en va le placer sur le siège en plein air qu’il s’est réservé.

Ensuite, les spectateurs les plus chanceux, ceux du jeudi, ont droit à un repas raffiné – on est loin des bortschs sommaires et des simples pirojki. Jeudi dernier, Le Relais du Valais a réalisé un sans-faute, avec un saumon bio mariné et ses blinis en entrée, une pièce de bœuf Stroganov tendre à se damner en plat principal et des abricots infusés à la vodka sur un sablé «de Vetrograd parfumé aux saveurs de l’Oural et d’ailleurs» en dessert. Autant dire que la liesse commence bien avant la pièce sous les étoiles.

La vodka coule à flots

D’autant que les festivités continuent après le repas. Direction Café Pouchkine, un caveau transformé en taverne russe à coups de tapis et de tentures, d’abat-jour aussi. La vodka y coule à flots et, à l’entrée, le graphiste Fred Moix expose une série d’affiches au look constructiviste reprenant le fameux slogan dissident, «La Vérité vous ment». La Pravda, justement. Les organisateurs, qui sont décidément très investis, offrent aux spectateurs un programme étoffé qui rappelle la célèbre publication officielle du Parti communiste et qui se nomme fièrement «La Pravda-organe officiel de propagande de Vetrograd».

En plus des détails du spectacle, cette publication évoque une foule de particularismes soviétiques ou russes, des kommunalkas à la mythique datcha, en passant par les éternelles matriochkas. «Il ne s’agit pas d’être révolutionnaire, sourit Camille Fontannaz, ou de jeter un pavé politique dans la mare de Poutine. Notre seul but est de mieux faire connaître les traditions russes aux spectateurs romands.» D’où, peu après, les dessins floraux de l’une des jeunes hôtesses russes ou la danse dite du petit pont que les convives sont invités à rejoindre et qui plonge l’assemblée dans une joie teintée de vodka.

Les tanks de l’idéologie

Et le spectacle alors? Mise en scène par les professionnels Pierre-Pascal Nanchen et Virginie Hugo, la tragicomédie du Suicidé a ses qualités. Une musique très prenante écrite par Jean-Michel Germanier d’après des thèmes russes connus, un chœur mixte – celui de Sainte-Marie-Madeleine – qui transmet sa passion et quelques comédiens très à l’aise. Le déjà cité Raymond Nalesso dans la peau de Simon Podsékalnikov, mais aussi Gaëtan Mottet dans le rôle de l’opportuniste Alexandre Kalabouchkine et le très impressionnant Stéphane Rudaz qui, en tant que musicien dans un brass band, maîtrise parfaitement la musique du texte. Et il en faut du souffle pour incarner Aristarque Dominikovitch Grand-Skoubnik, défenseur de l’élite intellectuelle contre un prolétariat ingrat qui, dit-il, ne reconnaît pas sa grande contribution à la révolution. Ses diatribes, gigantesques, sont parfaitement assumées par le joueur de cornet.

Qu’en est-il des figures féminines, comme Cléo, la grande romantique, ou Marie, l’épouse du chômeur désespéré, ou encore Sérafine, la belle-mère? Disons qu’elles ont le charme de la fraîcheur… Mais la nuit sous les étoiles est belle, et réentendre ce texte qui dit que la vie humaine n’est rien face aux tanks des idéologies est tout sauf inutile.


Le Suicidé, jusqu’au 14 septembre, Vétroz.

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