En trois films, Steve McQueen s’est bâti une filmographie sidérante dans sa manière de combiner dans un même élan hautes exigences formelles – il a suivi un cursus en art et design avant de se tourner vers le cinéma et l’art vidéo – et profondeur thématique. Son premier long métrage, Hunger (2008), le voyait se pencher sur le conflit nord-irlandais et le destin du militant nationaliste Bobby Sands, interprété par Michael Fassbender, mort en prison après une longue grève de la faim. Trois ans plus tard, il retrouvait le même comédien pour Shame, dans lequel il explorait l’enfer de l’addiction sexuelle.

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C’est finalement en 2013 que le Londonien touchait un public plus large avec le bouleversant 12 Years a Slave, adapté d’un livre de Solomon Northup, un Afro-Américain né libre dans l’Etat de New York en 1808 puis kidnappé à l’âge adulte pour être vendu comme esclave dans le Sud ségrégationniste. Un Oscar du meilleur film plus loin, voilà qu’on retrouve cet automne McQueen à la tête des Veuves, un film de genre adapté d’une série policière britannique en douze épisodes, diffusée entre 1983 et 1985 et ici transposée aux Etats-Unis. Rupture? Pas totalement, car derrière le thriller se cache une chronique acide montrant une ville, Chicago, gangrénée par la corruption et une société fonctionnant sur un modèle encore largement patriarcal.

Film de survie

Les veuves s’ouvre sur un formidable montage alterné. On y suit une poursuite qui va se terminer dans le sang et les flammes tout en découvrant dans leur quotidien trois femmes qui ne savent pas encore qu’elles vont perdre leurs gangsters de maris. Et voici Veronica, Linda et Alice contraintes de mettre à leur tour sur pied un braquage afin de rembourser une dette de 2 millions de dollars sous peine de passer rapidement de veuve à trépas… Au-delà du suspense inhérent à ce sous-genre du polar qu’est le film de braquage, et de la mise en scène efficace de McQueen, dont le sens du cadre est toujours saisissant, Les veuves se pare alors d’une indéniable dimension féministe à travers le parcours de ces femmes – une Afro-Américaine, une latino et une émigrée européenne – obligées de se faire fortes. McQueen, de son côté, évoque plutôt un film de survie, tant ce trio ne prend finalement son destin en main que parce qu’il est contraint de le faire. Le scénario a d’ailleurs été écrit bien avant le mouvement #MeToo, souligne le réalisateur dans une interview accordée au magazine Première.

Plus encore que ce côté féministe que l’on ne peut s’empêcher de déceler, c’est en effet bien sa manière d’évoquer une corruption généralisée et les liens incestueux qu’entretiennent politiciens, autorités religieuses et criminels, qui au final interpelle. Les veuves est bien plus qu’un film de genre, il recèle une vraie réflexion sur l’Amérique de Trump, de la même manière que 12 Years a Slave reflétait, selon McQueen lui-même, l’Amérique d’Obama, enfin prête à se confronter à son honteux passé.


Les veuves, de Steve McQueen (Etats-Unis, Grande-Bretagne, 2018), Viola Davis, Michelle Rodriguez, Liam Neeson, Elizabeth Debicki, Colin Farrell, Robert Duvall, 2h09.