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Cinéma

«Je veux avoir le plus de lecteurs, mais pas à tout prix»

George R.R. Martin, à l’origine de «Game of Thrones», a été invité à Neuchâtel en 2014. Journées avec un écrivain dévoué à ses fans

Il y aura consacré une heure et demie. Jeudi soir, 10 juillet 2014, au Festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF), George R.R. Martin aura passé 90 minutes à signer les ouvrages des amateurs restés dans la salle à la fin de sa conférence publique. A peine la discussion sur scène se terminait-elle que l’écrivain du cycle qui a inspiré la série TV Game of Thrones surprenait son monde en énonçant lui-même les règles: pas de selfie, ça prend trop de temps; si l’on veut poser une question, que ce soit bref, et pas de «Puis-je poser une question?» («Si vous me le demandez, je vous réponds: oui, vous venez de le faire.») L’auteur organise sa séance de dédicaces comme un marathon.

Facette d’un créateur de mondes à la popularité démultipliée depuis l’adaptation de Game of Thrones en série. S’il apprécie moyennement les médias, George R.R. Martin met un point d’honneur à rester proche de ses fans. Jeudi, le NIFFF a sans doute vécu son événement public le plus couru. Les 500 places gratuites avaient été réservées en quelques heures. Le Théâtre du passage s’est trouvé pris en tenaille par deux longues files d’attente, aux entrées de la salle principale. Dans l’ombre de chaque côté de la scène, deux gardes du corps. Oui, l’écrivain à la casquette est une star (LT du 04.07.2014), s’il en fallait encore une preuve. Revenant sur scène après une brève pause en coulisses, il livre l’information reçue il y a quelques secondes: aux Emmy Awards, pour le 25 août, Game of Thrones part avec 19 nominations. Sourire gourmand. Puis il se met à dédicacer.

«Un film ne serait pas une bonne idée»

Au jeu des questions avec le public, l’écrivain a répondu de bonne grâce à des interrogations récurrentes. Ce qu’il a pensé à l’annonce de l’adaptation TV: «J’étais anxieux. Mais c’est HBO, la chaîne qui a élevé le niveau des séries, avec les Sopranos ou Deadwood.» L’hypothèse d’un film: «Cette idée circule depuis un moment. Certains imaginent que j’en suis à l’origine, ce n’est pas le cas. Je pense que ce serait une bonne idée, mais je ne l’ai pas lancée. Les romans vont devenir de plus en plus amples, et la série va rencontrer des limites, notamment financières.» La violence: «Je ne suis pas un pacifiste. J’ai été objecteur de conscience durant la guerre du Vietnam car je la trouvais immorale. J’aurais combattu pendant la Seconde Guerre mondiale… Surtout, je veux montrer le coût de la guerre, le prix de la gloire.» Son personnage préféré: «Thyrion. C’est le plus sage. Mais vraiment, je les aime tous. Ce sont mes enfants, très probablement les seuls que j’aurais eus.»

Quelques jours auparavant, George R.R. Martin a participé à un débat autour des séries TV. Au déjeuner déjà, il explique, sans détour, la manière dont se façonne Game of Thrones, romans et feuilleton TV: «J’étais davantage impliqué dans la série au début. Puis les chemins ont un peu divergé. Certaines différences s’accentuent, c’est normal. Je suis coproducteur et j’écris un épisode par saison. Il a été question que j’écrive davantage d’épisodes, mais j’ai senti une réticence de David Benioff et D. B. Weiss [les principaux scénaristes]. Ils veulent conduire la série, ce qui se comprend. Et cela me convient, car j’ai mes romans à écrire. Je ne pourrais pas mener les deux activités.» A la question de savoir quel degré de contrôle il lui reste, il se fait pragmatique: «Lorsqu’il s’agit de céder les droits, vous avez le choix. Soit vous gardez la main, et vous êtes marginalisé en termes de moyens; soit vous négociez au mieux. Plus vous demandez de contrôle sur le devenir de votre création, moins il y aura d’argent pour ce faire.»

Une marche dans les rues de Neuchâtel

On marche alors dans les rues de Neuchâtel, à ce moment-là sans garde du corps. Il s’intéresse à la tradition horlogère de la région, et s’enquiert: «Les coucous, par contre, c’est plutôt en Suisse alémanique?» A l’évocation de l’explosion du nombre de fans depuis la série, et de la pression qui l’accompagne, il glisse: «Je veux avoir le plus de lecteurs, c’est légitime. Mais pas à n’importe quel prix. Si vous cherchez à donner aux fans ce qu’ils veulent, vous prenez une mauvaise direction.»

George R.R. Martin n’est pas un artiste logorrhéique, qui étalerait sans fin sel et ficelles de son métier. Il répond sans fioritures, ni plus, ni moins. Au moment où il évoque un souvenir, il abrège soudain: «Well, digression…» Gardons-nous de raccourcis, mais sur scène il évoque lui-même une enfance dans un quartier pauvre du New Jersey, près des docks. De toute évidence, il ne vient pas d’une famille de bavards. Il parle des drapeaux du port («peu de suisses»), qui «faisaient rêver de voyages». A ce sujet, il mentionne à plusieurs reprises Jack Vance, roi de la science-fiction des exotismes. Il parle aussi de Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, source de sa veine «romantique».

Et il dit ses recettes quand on manipule autant de protagonistes que dans Game of Thrones: «L’ordinateur aide beaucoup grâce à la fonction de recherche, pour retrouver la couleur des yeux d’un personnage! Il faut une empathie, une affection pour le genre humain. Chaque figure a ses raisons d’agir. L’héroïsme m’intéresse, mais il n’existe pas d’héroïsme en soi. Vous tous, vous pouvez être un héros aujourd’hui, et tout foirer demain.» Outre ses romans, George R.R. Martin a son héroïsme à lui: samedi, il remet ça. La séance de dédicaces.


Festival du film fantastique de Neuchâtel. Lectures d’extraits par George R.R. Martin. Vendredi 11 avril à 13h30. Signatures samedi à 14h. Renseignements: www.nifff.ch


(Cet article a été publié le 10 juillet 2014).

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