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Séries TV

«Je veux raconter l’autre Amérique»

Avec ses séries «The Corner» et «The Wire», le scénariste David Simon, a conçu des chefs-d’œuvre du genre, aussi réalistes que sombres. Interview exclusive d’un conteur radical

La fiction TV n’est plus tout à fait la même depuis l’éclosion de David Simon. D’abord journaliste au Baltimore Sun, il écrit, à la fin des années 1990, deux ouvrages nourris par ses enquêtes dans les ghettos. Avec un ancien policier, Ed Burns, il adapte l’un d’eux, The Corner, sous la forme d’une mini-série de six heures, quasi documentaire, dans les rues, avec leurs dealers et leurs paumés.

C’est la matrice de The Wire , invraisemblable projet pour la télévision. En cinq saisons tournées dans la ville (2002-2008), The Wire a conté la lutte contre la drogue en abordant ensuite, à chaque chapitre, un milieu particulier: les docks, l’Hôtel de Ville, l’école, puis les médias. David Simon a ensuite adapté le témoignage d’un soldat en Irak, Generation Kill. A l'occasion d'un hommage au Festival Tous écrans, nous l'avons joint à La Nouvelle-Orléans, où il est en tournage.

Le Temps: Comment analysez-vous votre parcours depuis «The Corner»?

David Simon: D’une certaine manière, je me sens toujours journaliste. J’ai adoré ce métier. Puis les journaux ont mal tourné, ici, durant les années 1990. Je n’avais plus l’énergie pour continuer, même si, au début, je n’avais pas envisagé la TV de manière sérieuse. En fait, l’impulsion reste de nature journalistique.

– En quoi?

– Le travail est évidemment très différent, beaucoup plus collaboratif. L’intention reste pourtant la même. Durant la conception de The Wire, nous prenions un thème – la guerre contre la drogue, les réformes politiques, l’éducation –, puis nous n’arrêtions pas de nous demander: quel est notre propos? Qu’avons-nous à dire? Ce que sont les personnages, comment ils agiront, dans quel sens évoluera l’histoire: cela vient plus tard. J’imagine que c’est différent de la manière dont l’industrie TV fonctionne, même si j’en fais partie.

– Vous semblez appliquer à la fiction TV ce qu’Albert Londres disait du journalisme, «tremper la plume dans la plaie»…

– J’aimerais mettre le nez des spectateurs sur le problème, pas sur l’histoire. Si j’ai l’impression de n’avoir fourni qu’une série TV, sans que la thématique qui la sous-tend soit perçue, j’ai perdu mon temps. Cela étant, je ne suis qu’un auteur. Si je ne cessais de regarder par-dessus mon épaule pour mesurer l’impact de mes séries, en quoi elles changent quelque chose, je serais certainement déçu.

– L’élection de Barack Obama – qui dit raffoler de «The Wire» – n’a-t-elle pas changé l’ambiance politique?

– Mon pays me paraît obnubilé par l’idée des grands hommes; si nous élisons le bon président, tout prendra une meilleure direction. J’ai de l’admiration pour Barack Obama, je suis fier qu’il soit mon président – ce qui n’était plus arrivé depuis longtemps. Mais je me fais peu d’illusions. Les problèmes sociaux sont systémiques. L’argent infiltre la politique dès le début de chaque campagne, et influence toute politique publique ou économique. Nous le voyons en ce moment avec la réforme de la santé, où l’on peine déjà à offrir, simplement, une couverture à chaque citoyen. Je redoute qu’au terme de quatre ans nous ne soyons surpris par le peu de changements qui auront été réalisés, même par M. Obama. En fait, je crains surtout que les Etats-Unis ne doivent traverser une crise bien plus grave pour que de réelles réformes deviennent possibles. Les derniers grands changements remontent aux années 1920-1930.

– Cette crise est pourtant comparée à celle de 1929…

– Durant la Grande Dépression, le chômage atteignait 15 à 20%, Une partie importante de la population s’est trouvée déclassée, ce qui pousse au changement. De même en politique étrangère: vous ne verrez guère de gens descendre dans la rue contre l’interventionnisme américain, à moins que les enfants blancs et riches ne soient envoyés au combat.

– Vous vous placez en marge du milieu des séries, pourquoi?

– Les créateurs de séries TV, qui vivent tous à Los Angeles, voient des séries policières, ils pensent connaître les policiers, et font donc des séries policières. Ils voient des feuilletons médicaux, et font de même. Au mieux, ils engagent un ou deux types comme consultants techniques. The Wire raconte une autre Amérique. L’action ne se passe pas là où je vis, mais à quelques pâtés de maisons. Je me sens parfaitement en sécurité dans mon quartier, pourtant, en voyant la série, vous devez vous dire: «Quel enfer, Baltimore!» Deux Amériques face à face: voilà ce que nous sommes devenus. Nous passons bien peu de temps à considérer l’autre pays, que nous avons aussi bâti. Et puis, lorsque nous écrivions The Wire, nous ressentions une affection pour Baltimore. La ville a son importance, elle mérite d’être sauvée. Les républicains ont beau ne vouloir parler que des petites cités cossues, la majorité des Américains vivent dans des métropoles.

– Le «New Yorker» vous a décrit en «croisé». Etes-vous en croisade?

– Non. La seule croisade, c’est l’histoire. Et le fait d’être sincère, d’être crédible dans ce que je raconte.

– Vous préparez une nouvelle série, «Treme»…

– Treme, le quartier de La Nouvelle-Orléans, est le berceau du jazz américain. De très nombreux musiciens viennent de ce quartier. La ville a été touchée par Katrina, et les gens veulent rebâtir. Nous allons essayer de décrire comment, malgré les failles du système, les gens reviennent et tentent de reconstituer leur vie après l’ouragan. Ce n’est pas une série policière, nous voulons parler de gens ordinaires, comprendre pourquoi ils aiment autant un endroit qui les a traités aussi durement, au sens sociopolitique du terme.

– Ecrivez-vous avec la même affection pour la ville?

– Oui. La Nouvelle-Orléans est tragique, magnifique, glorieuse, irrationnelle. Cette fois, l’Amérique, qui a une forte propension à uniformiser les villes, n’a pas tout gâché. On sent un esprit, qui a sans doute un lien avec la mort, et avec l’esclavage, bien sûr.

– Le triomphe de la musique afro-américaine, n’est-ce pas une forme de revanche culturelle?

– Durant le carnaval, au début du XXe siècle, une équipe de la parade, les zulu, constituait une réponse sarcastique à la société blanche. Elle parodiait les Blancs qui tenaient la ville. Aujourd’hui, c’est la plus populaire, aussi bien parmi les Noirs que parmi les Blancs. L’influence culturelle de la communauté afro-américaine a transcendé sa situation réelle, son statut dans la société. C’est une sorte de revanche.

(Cet article est paru le 4 novembre 2009)

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