Arriver dans un pays étranger sans ses parents, souvent décédés, après une transhumance qui a duré plusieurs années… On imagine sans peine ce que les mineurs non accompagnés (MNA) peuvent ressentir. Un vertige, une sensation d’hébétude, une tristesse infinie. Dans Autres, très beau travail photographique qui mêle insolence et profondeur, ces adolescents venus d’Ethiopie, d’Afghanistan ou d’ailleurs jouent avec leur identité pour se la réapproprier.

Certains ont réfléchi à ce qu’ils souhaitaient devenir, d’autres ont exprimé ce qui leur était le plus étranger. Tous ont travaillé «avec un incroyable enthousiasme», témoigne Audrey Cavelius, metteuse en scène et plasticienne chargée du projet. Cette artiste n’en est pas à sa première salve d’identités explosées. Il y a deux ans, elle proposait avec Séries, une même vision, vaste et secouée, de tous les possibles humains. Son mantra? Eviter les étiquettes qui enferment et, comme ici, reprendre le pouvoir sur un réel parfois oppressant. L’exposition Autres est à découvrir à Vevey jusqu’au 18 mars, à Yverdon le 20 mars et à Renens dès le 26 novembre.

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Aux côtés des mineurs non accompagnés, d’autres jeunes migrants ont participé à ces ateliers qui se sont déroulés à l’Arsenic en octobre dernier, puis au Secteur jeunesse, à Vevey, en février. Un troisième volet aura lieu fin avril au Centre d’intégration et de formation professionnelle, à Renens. Chaque fois, le rituel est le même, raconte Audrey Cavelius qui travaille sur invitation de François Burland, responsable de l’association Nela, une structure vaudoise qui aide de jeunes migrants à trouver une formation, un travail ou un logement.

Six photos pour se raconter

«Sur la base d’une thématique, chaque jeune se constitue une histoire photographique en six clichés progressifs, un récit de lui-même qui le renforce et le propulse en avant», témoigne l’artiste romande. A leur disposition, une incroyable pile de vêtements, costumes, accessoires divers ou même mobilier. Ainsi que des décors sous forme de tapisseries et de la peinture à volonté. «Ils sont tous arrivés avec des idées très fortes, mais parfois, ils se sont montrés plus timorés dans la mise en œuvre. C’est là que je les pousse pour qu’ils osent l’étrangeté, le pas de côté, voire la radicalité», sourit Audrey.

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Le résultat est payant! Eliseu, Angolais de 21 ans, voulait être Blanc «parce que les Blancs sont beaux et qu’ils ont de l’argent». Comment montrer le côté opulent? «En mangeant du raisin comme les Romains et en rappelant la sape africaine», répond l’artiste. Mais que signifie le fléau d’armes au pied du jeune homme? «Le côté sauvage que les Occidentaux associent souvent aux Africains.»

Hitler afghano-tyrolien

Même humour décapant du côté d’Hamid, Afghan de 17 ans. «A la question: «Qu’est-ce qui t’est le plus étranger?» Hamid a souhaité incarner Hitler. Audrey Cavelius a alors réfléchi avec lui à la façon de représenter le Führer sans le montrer vraiment. «Les couleurs de la tapisserie évoquent le drapeau allemand, le chapeau à plume parle du chasseur qu’était Hitler et la tête de mannequin fait allusion aux Juifs qu’il a exterminés.»

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Haben, jeune Erythréenne de 20 ans, avait moins le cœur à rire. Elle qui a traversé le désert pour venir en Europe et a rencontré plusieurs passeurs malhonnêtes, a voulu en figurer un en particulier. C’était un passeur qu’elle a vu être très affectueux envers ses propres enfants et complètement cruels avec les enfants des autres. «Comment est-ce possible qu’un même homme puisse être aussi différent?» s’interroge-t-elle. «Habillée dans une tenue de Touareg, Haben est la seule à s’être transformée en quelqu’un du sexe opposé», note Audrey.

Famille décimée

Plus de mélancolie que de colère chez Tigist, une Ethiopienne de 33 ans qui travaille depuis dix ans sur des projets de François Burland. Dans la série déchirante de six clichés qui précèdent celui publié ci-dessus, des figurants ont été sollicités pour représenter la famille peu à peu décimée de la jeune femme. Entourée de quatre personnes sur la première photo, Tigist termine seule, de dos, le visage tourné vers une allée de cyprès. «Elle a voulu représenter l’incertitude de son avenir et le fait que ce long chemin, elle devra l’affronter seule, sans les siens», explique l’artiste.

Justice et pouvoir, pour terminer. Tizalu, Ethiopienne de 29 ans, s’est voulue dans la peau d’une juge femme, sachant que cette fonction est réservée aux hommes dans son pays. «On a cherché à exprimer la justice sur un plan assez onirique, avec ce ciel ouvert derrière elle.» Et Magaly, Zaïroise de 18 ans, a souhaité célébrer «la force et la joie des femmes africaines». Les traits de peinture noire expriment aussi la révolte face aux discriminations dont sont victimes les Africaines et toutes les femmes en général. «Ce travail a été pensé comme une démarche d’empowerment. Je crois qu’il a atteint son objectif», se réjouit Audrey Cavelius.


Autres, jusqu’au 18 mars, église Sainte-Claire, Vevey. Le 20 mars, Théâtre de l’Echandole, Yverdon-les-Bains. Du 26 novembre au 14 mars 2021, La Ferme des Tilleuls, Renens.