Pour être un photographe aguerri, faut-il parvenir à se trouver ou apprendre à se perdre? A moins que l’un n’aille pas sans l’autre. Au Centre d’enseignement professionnel de Vevey (CEPV), voilà dix ans que le photographe parisien Eric Nehr pilote un workshop où les étudiant·e·s sont invité·e·s à réaliser des images de mode, un genre qui envahit toujours plus le paysage culturel contemporain. Pour former les stars de la fashion sphere de demain? Certainement pas. Et c’est toute la beauté de la chose.

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Refusant de cultiver le fantasme du créatif omnipotent, ce portraitiste aguerri (parmi ses nombreux clients, The New York Times Magazine, Numero, Dazed & Confused, Another Magazine, Vogue Japon et Italia) présente la mode comme un champ d’expérimentation visuelle, une étape sur le long chemin qui mène à l’épanouissement artistique. Loin d’être considéré comme une vulgaire denrée de luxe, le vêtement passe ici pour un signe des temps que les étudiants font vivre à travers leur langage photographique. Résultat, des images intrigantes et racées où se déploient les collections de grands maîtres comme le Japonais Issey Miyake ou son compatriote Yohji Yamamoto, étoile d’une mode sombre, radicale et contestataire.

Une décennie de dialogues photographiques autour de la mode, cela valait bien une exposition. C’est chose fait grâce à L’été sans fin, qui a ouvert ses portes dans le cadre de Vevey Images, en septembre dernier. L’événement joue les prolongations jusqu’au 6 novembre à l’Espace Doret du CEPV. L’occasion ultime de découvrir un projet qui s’articule autour de trois corpus visuels: le portfolio élaboré lors du workshop réalisé en juin 2020 avec une collection de Yohji Yamamoto, la série de polaroïds ayant servi au casting des modèles ainsi que les archives des différents workshops consacrés à la mode et orchestrés par Eric Nehr. Ambitieux, inattendu et émouvant.

«Le Temps»: Au cœur de cette exposition se trouve un shooting de mode qui a été élaboré pendant la première vague de Covid-19. En quoi la pandémie a-t-elle impacté ce projet?

Eric Nehr: Au départ, les étudiants du CEPV devaient photographier les vêtements de jeunes créateurs venus des quatre coins du monde, d’Inde ou de Chine par exemple. Ensemble, nous avions imaginé un projet très coloré, très multiculturel. Mais la chape de plomb covid est tombée et tout a été annulé. Après deux mois de confinement, l’idée d’un shooting a été remise sur les rails, mais le prisme par lequel nous regardions la mode avait été fortement modifié. Il m’a semblé plus juste de nous tourner vers un créateur intemporel comme Yohji Yamamoto. Lui seul pouvait symboliser le changement que nous vivions, par son minimalisme, par la pureté de ses silhouettes et par l’omniprésence du noir. La pandémie ressemble à de nombreux scénarios de science-fiction et, de ce point de vue, le noir de Yamamoto résonne comme une survivance.

Quel est cet «été sans fin» qu’évoque le titre de l’exposition?

Pour ce shooting, nous avons utilisé la collection printemps-été 2020 de Yohji Yamamoto, celle précisément restée dans des tiroirs à cause de la pandémie. Presque personne ne l’a vue, presque personne ne l’a achetée ni portée. On pourrait dire que c’est une saison vestimentaire qui n’a servi à rien.

Apprendre à penser et à réaliser une image de mode, en quoi est-ce important pour des étudiants en photographie?

Dans un premier temps, cela ouvre leur champ de possibles. Qui n’essaie pas ne sait pas. Le vêtement est une des premières expressions de soi, c’est une des formes que prend le vivant, et il est important de s’y frotter. Mais pas n’importe comment. A l’école de photographie de Vevey, il est fondamental de confronter les étudiants à la réalité professionnelle et, dans mes workshops, il s’agit toujours de délivrer des images destinées à être publiées dans une revue de mode. Cet exercice de commande implique de nombreuses contraintes et – contrairement à ce qu’on pourrait penser – les contraintes sont souvent libératrices, elles permettent de s’absoudre des tracasseries artistiques. Pour ce shooting, comme pour les autres, je fais venir un maquilleur, un coiffeur, etc. Quant à moi, j’ai fait office de directeur artistique.

Plutôt que d’engager des mannequins professionnels, vous avez demandé aux étudiants d’une autre classe de faire un casting de rue. Pourquoi ce choix?

Dans les années 2000, les mannequins, surtout les femmes, étaient devenus des objets hypernumérisés, froids, distants. Aujourd’hui, la photographie de mode revient à des carnations plus réelles et vivantes, avec des éclairages beaucoup plus proches de la lumière du jour. En ce sens, on rejoint les pratiques et les codes en vigueur dans les années 1990. Pour revenir à Yohji Yamamoto, il est un des premiers créateurs à avoir fait défiler des physiques atypiques, des personnes âgées par exemple. Choisir un visage, c’est comme choisir une couleur. En observant les gens dans la rue, des personnalités se révèlent, on trouve des vérités qu’on ne voit pas dans les agences de mannequins. Le casting de rue, c’est l’affirmation d’un monde où cohabitent différentes identités. C’est aussi, au sens pasolinien, la beauté du réel.

Les polaroïds des visages «castés» font aussi partie de l’exposition, ce qui annule la hiérarchie entre images publiables, de magazine, et images dites brouillonnes… Expliquez-nous ce parti pris.

Le polaroïd est un outil très marquant dans l’histoire de la photo, car c’est non seulement un instantané qui permet de se mettre d’accord sur une lumière, un cadrage, un angle, mais c’est aussi un objet non reproductible, un original que j’ai voulu célébrer. Par ailleurs, le polaroïd est très important pour éduquer des étudiants à la photographie. Cette technique les force à une économie de moyens, on ne peut pas appuyer indéfiniment sur le déclencheur, d’autant plus qu’ils n’avaient droit qu’à deux ou trois polaroïds chacun. Il y a aussi des défauts sur l’image, mais il faut les accepter, on ne peut rien retoucher. Et, surtout, cela les oblige à regarder autre chose qu’un écran. Cette exposition propose des images de mode, mais elle permet aussi de revenir à la matérialité de la photo. On trouve des polaroïds encadrés de façon très traditionnelle, mais aussi des tirages papier cloués au mur, des contrecollés beaucoup plus lisses, ou encore un tissu éclairé par des images.

En parlant de matérialité, comment percevez-vous les réseaux sociaux comme Instagram, dont les jeunes photographes se servent énormément pour montrer leur travail, mais aussi pour voir celui des autres?

Je n’ai pas envie de tenir un discours conservateur en disant à mes élèves de laisser leur smartphone chez eux. Ce serait ridicule. Avoir 20 ans aujourd’hui, c’est vivre avec les réseaux sociaux, c’est un fait. Mais il faut être prudent parce que, à force d’être submergés par les mêmes images guidées par des algorithmes puissants que sont ceux d’Instagram, les photographes finissent par faire les mêmes choses. Parfois, il faut arrêter de regarder ce que font les autres et écouter sa propre voix, aller vers soi. Suivre 500 comptes sur Instagram, c’est d’une certaine façon tomber dans la spirale de l’algorithme et, au final, ne plus rien voir. De plus, les réseaux sociaux ont transformé l’appréciation que l’on a de la photographie. Un simple selfie peut comptabiliser des milliers de likes, alors qu’un véritable travail artistique en engendrera à peine 150. Ce qui fonctionne sur Instagram – des publications très colorées, centrées et verticales – n’a souvent aucun intérêt si vous en faites un tirage. Pour moi, la photographie est comme une sculpture et une image doit toujours être pensée comme un objet tactile.


«L’été sans fin», Espace Doret du Centre professionnel d’enseignement de Vevey, jusqu’au 6 novembre.