Jouer «Gaspard de la nuit», c’est déjà un défi pianistique. Bertrand Chamayou va plus loin, puisqu’il donne l’intégrale de l’œuvre pour piano seul de Ravel en un seul concert! Il fait partie des rares pianistes à oser l'aventure aussi exigeante techniquement que musicalement.

Dimanche à la Salle del Castillo de Vevey, le pianiste français a été très applaudi à la fin de ce marathon en trois parties entrecoupé de deux entractes et assorti d'une conférence. L'intégrale Ravel, il l'a enregistrée pour Erato-Warner et l'a déjà rodée plusieurs fois en concert. Il agence les pièces non pas selon l'ordre chronologique, mais par affinités et contrastes. Son jeu clair, sobre et expressif met en lumière les trouvailles de Ravel. On y retrouve une transparence typiquement française, teintée d'élans ardents («Alborada del gracioso» de «Miroirs», la «Toccata» du «Tombeau de Couperin») sans jamais verser dans la sentimentalité.

D’une manière générale, Bertrand Chamayou adopte des tempi rapides. Dans «Jeux d’eau», les notes brillent par leurs textures scintillantes. Certes, on pourrait souhaiter un peu plus d'abandon et de  souplesse, mais la magie ravélienne opère. La «Pavane pour une infante défunte» est jouée sans langueur excessive, chaque reprise du thème principal étant variée dans la couleur. Les pièces plus mineures («A la manière de... Chabrier», «A la manière de... Borodine», «Menuet antique») respirent élégance et charme.

Expressivité naturelle

Tout en cultivant un jeu précis, fouillé, le pianiste laisse s'épanouir une expressivité naturelle. «Noctuelles» scintille d'une virtuosité ailée; «Oiseaux tristes» est sensuel (quoique le climat pourrait être plus mélancolique); «Une barque sur l'océan» baigne dans une symphonie de sons; «La vallée des cloches» envoûte par les résonances dans le grave. Pas de tics ni de mimiques: on est ici au cœur de la musique de Ravel, portée par une sensibilité sincère.

«Gaspard de la nuit» allie rigueur intellectuelle et expressivité. «Ondine» ne tangue pas sous un rubato maniéré et Bertrand Chamayou maintient le cap dans un «Gibet» au débit idéalement régulier. Seul bémol: les pianissimi pourraient être plus palpables... «Scarbo» impressionne par l'aisance technique dirigée vers une musicalité diabolique.

Ce mélange de lucidité et de vitalité se retrouve dans les «Valses nobles et sentimentales» (avec une belle séquence conclusive aux miroitements irisés). «Le Tombeau de Couperin» est vif et animé; en bis, la pièce «Kaddisch» de Ravel arrangée par Alexander Siloti apporte une touche plus sombre. Bertrand Chamayou a conquis ceux et celles qui sont restés l'écouter jusqu'au bout de cet ambitieux périple.