Ce n'est pas Hamlet qui sera victime de son succès, mais les spectateurs déçus qui, déjà depuis deux mois, savent qu'ils ne pourront pas aller le voir. Avec cet accueil phare – on ne peut que féliciter les Zürcher Festspiele de l'avoir réalisé –, on touche à un cas qui frise l'absurde. Monté grâce à une ambitieuse coproduction entre les Festivals de Vienne et Zurich, les théâtres de Strasbourg et de Berlin et l'Expo 2000 d'Hanovre, il est destiné à parcourir l'Europe. Donc à rencontrer un vaste public. Néanmoins, il n'est donné sur les bords de la Limmat que trois soirs. Le Schauspielhaus propose 820 places, le bassin zurichois compte un million d'habitants – le calcul est vite fait. D'autant qu'une mise en scène aussi prestigieuse intéresse des amateurs de toute la Suisse. Pourquoi ne pas jouer les prolongations? A Vienne, Hamlet a été donné huit fois, il le sera pendant deux mois et demi à Berlin – mais ces capitales ont la taille qu'elles ont. Pour Zurich, trois fois est le maximum, car chaque représentation coûte 100 000 francs – sans compter l'argent déjà investi dans la coproduction. C'est là qu'on touche à l'absurde: la coproduction à échelle européenne permet de financer des spectacles chers, elle permet la tournée, mais elle ne permet pas d'éviter les déçus. Il est vaguement insultant de savoir deux mois à l'avance qu'on ne comptera pas parmi les heureux élus – à moins d'avoir les moyens de se rendre à Berlin ou Hanovre, où le problème se reposera de toute façon. Il y a quelque chose de vicié au royaume de la coproduction européenne. Cela dit, ce soir, il faut tenter sa chance: on trouve quelques places de dernière minute.

S. Fi