Un petit événement, une chance! Considéré comme l’un des meilleurs auteurs de romans policiers espagnols, Victor del Arbol revient cette année sur la scène du crime du Salon du livre et de la presse de Genève. Il y parlera de son dernier livre, La Veille de presque tout, lauréat du prix Nadal 2016 – l’équivalent du Goncourt en Espagne. Pas sûr, en revanche, qu’il accepte d’évoquer sa trajectoire singulière. L’homme en effet n’aime plus trop parler de son passé. Il l’a fait, et rechigne désormais à se répéter. On le comprend aisément. Comme on comprend la curiosité de ses interlocuteurs. Ce n’est pas tous les jours que l’on a devant soi un auteur de polars – lui-même n’aime pas beaucoup cette étiquette – qui a été séminariste, puis policier pendant vingt ans, tout en ayant étudié l’histoire à l’Université.

J’ai dû grandir très vite et apprendre à survivre. Cette vision dure de l’enfance dans mes romans, cette perte de l’innocence vient de là

Son enfance, donc, la voici, telle qu’il l’a récemment racontée au journal Le Monde. Né en 1968 dans un quartier pauvre de Barcelone, Victor del Arbol est l’aîné de six enfants. A sa naissance, sa mère n’a que quatorze ans. Son père, militaire et boxeur, est un homme violent. Il s’absente souvent. «J’ai dû grandir très vite et apprendre à survivre. Cette vision dure de l’enfance dans mes romans, cette perte de l’innocence vient de là», explique-t-il. Heureusement, il y a la bibliothèque, où sa mère le laisse quand elle va travailler. Et l’écriture. Depuis tout petit, nous raconte-t-il sur son site, il rêve de devenir écrivain pour raconter les histoires qu’il a dans la tête. Il publiera son premier roman policier en 2006, à 38 ans. El peso de los muertos (Le poids des morts) n’est pas traduit en français.

La maison des chagrins

Les polars de Victor del Arbol ont toujours des titres magnifiques. Des titres intrigants, poétiques, parfois déconcertants comme s’ils excédaient le propos du livre pour sonder notre propre imaginaire. Après La Tristesse du samouraï et La maison des chagrins (en espagnol Respirar por la herida, respirer par la blessure), l’auteur nous a offert Toutes les vagues de l’océan (Un millón de gotas, un million de gouttes), qui a reçu en 2015 le grand prix de Littérature policière – roman étranger, un récit polyphonique au souffle épique, interrogeant les liens troubles et tyranniques qui unirent l’URSS de Staline aux communistes espagnols.

Contrairement à d’autres romans policiers, ceux de Victor del Arbol, toutefois, ne se racontent pas. Ou très difficilement. Chercher à en résumer l’intrigue menace à chaque fois de la réduire en miettes, tant les fils en sont solidaires et organiquement imbriqués. Paru début 2017 en français, La Veille de presque tout n’échappe pas à la règle. Tout en s’offrant un détour du côté de l’Argentine de la dictature, l’auteur situe son récit en Galice, plus précisément à Punta Caliente, un lieu sauvage de terre et de mer en bataille concrètement inspiré par le Phare de Muxía et la Costa da Morte.

Enfance bafouée

Le récit principal du livre s’articule autour de la figure tourmentée de l’inspecteur Germinal Ibarra, un homme ravagé par la douleur et les doutes. Il a rejoint le commissariat de La Corogne, sa région natale, après avoir brillamment résolu l’affaire de la disparition d’Amanda Mahler, la petite-fille d’un riche industriel, retrouvée assassinée par un pervers à Malaga. Cet «instant de gloire qu’il n’a pas voulue» ne peut toutefois lui faire oublier qu’il a tué le criminel de ses propres mains, un instant de folie motivée par une autre enfance bafouée, la sienne.

«J’ai tous les personnages avant d’écrire. Le puzzle ne marche que si chaque pièce s’emboîte. Il n’y a pas lieu d’improviser. Les personnages ont une voix, un rôle concret. On peut parler de leur personnalité, il n’y en a aucun qui soit un moyen. Je travaille sur la biographie de chacun. Tous ont une vie. J’ai besoin de les comprendre avant de les mettre en relation, c’est pour cela que les personnages sont plus importants que l’histoire», confiait Victor del Arbol au journal Libération, en 2015, après la sortie de Toutes les vagues de l’océan.

Fantômes

La Veille de presque tout semble répondre au même schéma. L’inspecteur Ibarra n’est qu’un personnage parmi d’autres, tout au plus un fil conducteur qui relie entre eux des destins brisés. Au gré d’une chronologie bousculée, mais très maîtrisée – chaque chapitre renvoie à une date et un lieu précis – le lecteur pénètre à sa suite dans une série d’histoires parallèles et imbriquées. On accompagne une femme en fuite qui se cache sous un faux nom et s’avère être Eva Mahler, la mère de la fillette assassinée. On se prend d’affection pour Mauricio, un vieux chapelier rescapé de la dictature argentine et l’on s’interroge sur la nature de l’étrange folie qui habite son petit-fils. On croise aussi passablement de fantômes, certains bien morts, d’autres encore vivants mais en sursis. Et jusqu’aux dernières pages, on ignore si toutes ces fleurs éparpillées vont finir par former un bouquet.

Dans ce nouveau polar, Victor del Arbol a voulu traiter du pardon, celui que l’on accorde à l’autre, mais aussi à soi-même, «l’acte le plus héroïque que nous puissions faire», dit-il. Il est également allé très loin dans l’art d’allier maîtrise et lâcher-prise. Du coup, La Veille de presque tout ressemble à un café un peu amer et trop fort. Il vous secoue, vous tient éveillé, mais manque un peu d’amplitude, de saveur et d’épaisseur.


Victor del Arbol, La Veille de presque tout, trad. de l’espagnol par Claude Bleton
Actes Sud, 307 p.


L’auteur sera présent sur la Scène du crime du Salon du livre le vendredi 28 avril entre 16h et 17h.